Une profession de foi

«Un journaliste est un homme qui, d’abord, est censé avoir des idées ; ensuite, un homme chargé de renseigner le public sur les événements de la veille. Un historien au jour le jour dont le premier souci est la vérité». Une profession de foi que l’on devrait enseigner dans toutes les écoles de journalisme.

La petite rubrique rétrospective quotidienne en forme de mini mémoire de la dernière page du journal Le Monde est souvent un réel plaisir de lecture. Si l’on n’a rien contre la nostalgie en ces temps oublieux, cela va de soi. Mais lorsque ce petit nodule vous rappelle qu’il y a cinquante ans un écrivain nommé Camus eut le Prix Nobel de littérature, on se dit que cette forme de journalisme réconcilie avec l’exercice du métier. En effet, il s’est passé bien des choses dans le monde ce 17 octobre 1957, mais c’est cette information qui a été retenue parmi le flot tumultueux d’événements plus ou moins tragiques.

Dans la présentation de l’Å“uvre de Camus, faite à  l’époque par Emile Henriot, ce dernier a cité l’un des ouvrages qui faisait débat en pleine guerre froide dans le monde et de combat idéologique en France : L’Homme révolté. On a écrit plus tard bien des choses sur l’affrontement Sartre-Camus et les critiques acerbes de l’auteur de La Nausée dans la revue Les Temps modernes. La réalité des temps modernes, dès la fin des années soixante, donnera raison à  Camus comme ce sera le cas, plus tard, pour Raymond Aron contre Sartre. Le temps passe, les idées trépassent ou persistent dans leur entêtement, mais la vérité est toujours ailleurs. Voilà  pourquoi, il est bon parfois de se rappeler que l’histoire des idées est aussi celle des hommes qui les conçoivent, qui en changent, qui en rient ou qui en meurent. Dans un beau et succinct résumé de la pensée camusienne fait par Henriot dans le journal daté du 17 octobre 1957, on peut lire ce passage: «Prométhée ayant vaincu Zeus pour le bien des hommes a fini par s’emparer du pouvoir céleste pour contraindre par la force l’humanité à  son bonheur. Et il n’y a pas de bonheur forcé, parce qu’il n’y a pas de tyrannie bienfaisante». L’intemporalité de cette pensée, qui visait à  l’origine la tyrannie du parti unique et de la révolution, est une preuve de la prodigieuse pérennité de l’Å“uvre d’Albert Camus. Toute l’agitation de ce qu’on a appelé les «nouveaux philosophes» au cours des années 70, et dont le plus médiatique d’entre eux, Bernard-Henri Lévy, continue de s’exciter, n’a fait que recycler et poncer la réflexion de Camus.

Le dernier livre du journaliste et écrivain Jean Daniel, Avec Camus (Editions Gallimard), qui était l’ami de l’auteur de l’Etranger, porte un sous-titre de bréviaire qui exprime parfaitement l’actualité et l’utilité de ce philosophe lucide : «Comment résister à  l’air du temps». Dans cet essai rédigé comme un cri de cÅ“ur amical, Jean Daniel présente un autre profil de Camus, celui du journaliste lucide, libre et comblé. «Aux journalistes malheureux de l’être, écrit Daniel, et qui pouvaient faire autre chose, Camus conseillait d’abandonner leur métier. Le plus vite possible, non pas tant pour eux-mêmes que pour le journalisme». Le portrait du penseur en journaliste ombrageux que fait Jean Daniel de Camus éclaire davantage sur la cohérence de l’Å“uvre philosophique. Il cite les premiers articles publiés dans le journal Combat o๠Camus parle de la profession de journaliste en France (mais n’est-ce pas le cas un peu partout ?) avec des accents prophétiques : «Un pays vaut souvent ce que vaut sa presse» ; et puis cette profession de foi que l’on devrait enseigner dans toutes les écoles de journalisme : «Un journaliste est un homme qui, d’abord, est censé avoir des idées; ensuite, un homme chargé de renseigner le public sur les événements de la veille. Un historien au jour le jour dont le premier souci est la vérité».

Lire ou relire Camus aujourd’hui, cinquante ans après son Prix Nobel, oui, mais un Camus dans ses multiples expressions : philosophiques, artistiques (théâtre), littéraires ou journalistiques. C’est un bonheur sans cesse renouvelé comme celui que l’on pourrait ressentir par exemple un jour ou un soir d’humeur vagabonde, en lisant la dernière phrase de son ouvrage Le Mythe de Sisyphe : «Comme Sisyphe, je roule mon rocher en sachant qu’il retombera ; mais en sachant aussi que c’est ma dignité d’homme de déployer ma force sur la pente de la fatalité. (…) La lutte vers les sommets suffit à  remplir un cÅ“ur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux»