Une profession de foi

On ne peut pas dire que l’enjeu politique soit à  ce point déterminant pour qu’un débat communal se transforme en expo canine.
Surtout qu’il s’agit de la gestion de la capitale, «zà¢ama», spirituelle
du pays et que les belligérants sont un pharmacien (le mordant)
et un gynéco (le mordu).

L’un des avantages de la chronique journalistique d’humeur est d’établir des liens entre deux informations, qui, à  première vue, ne sont pas évidents. C’est aussi un des plaisirs du chroniqueur, ce traqueur pressé de l’insolite, lequel n’est en définitive que la manifestation de la vraie vie. Car le contraire de la vie n’est pas la mort qui a son mystère, comme dirait le philosophe, mais bien les fausses vertus dont il faut constamment se méfier ou se moquer.

D’abord cette bonne nouvelle pour les «imam». Mot arabe dont la presse francophone d’ici affuble le pluriel, «imams», d’un «s» aussi superflu et étrange qu’étranger et drolatique. Ce n’est pas tant le pluriel qui surprend mais bien le nombre de ces prêcheurs: environ 42 000 personnes qui travaillent comme des fonctionnaires de l’Etat sans en avoir le statut. Désormais, ils bénéficieront du régime de l’Assurance maladie obligatoire. «Une Amo pour un imam», voilà  un bon slogan de pub pour l’appel d’offres qui vient d’être lancé auprès des assureurs. Sans entrer dans les détails techniques relatifs au panier de soins et autres projections chiffrées, on ne peut que s’étonner de la densité de l’imam au mètre carré par rapport aux mosquées o๠ils officient. Sans compter les moudden (muezzins en français, foi des dictionnaires Larousse et Robert) perchés ou non sur leurs minarets. On sait que dans certaines petites mosquées, disons de proximité, l’imam, cumulard par nécessité, fait aussi office de muezzin et assure bien d’autres fonctions rituelles.

Mais arrêtons-nous sur quelques chiffres concernant la situation familiale de cette catégorie de fonctionnaires. La presse avance que sur 41 755 imam, 88,5% sont mariés, 10,5% sont célibataires et le reste réunit les divorcés et les veufs. On imagine, si l’on multiplie les ayants droit au moins par cinq, le nombre des bénéficiaires de l’Amo. Sans compter l’âge avancé de la grande partie des imam. Au vu de ces données, d’aucuns restent sceptiques quant à  l’attractivité de ce marché auprès des assureurs. D’autres sourient sous cape (ou burnous) en pensant à  l’Eglise qui ne veut rien entendre quant au principe inébranlable du célibat des prêtres.

Mais le paradoxe dans cette affaire, o๠le religieux le dispute au bureaucratique, est que, pour une fois, ce sont les femmes qui tirent leur épingle du jeu. En effet, les fameuses mourchidate, nouveau corps féminin des fonctionnaires des Habous exerçant une autre profession de foi, sinon la même mais autrement, bénéficient, elles, du statut de la Fonction publique. Décidemment, à  trop vouloir concilier modernité, religion, traditions et gestion du culte au sein de l’administration comme dans le secteur privé, on court le risque de se prendre les pieds dans le tapis de prière.

Dans un tout autre registre de l’insolite, il y en a un qui ne s’est pas pris les pieds dans le tapis, mais bien les dents d’un élu dans la joue, un vendredi saint. D’abord ce titre et cette introduction du correspondant du quotidien l’Economiste à  Fès : «Un conseil communal “enragé” : l’événement a fait des gorges chaudes dans toute la ville. Les commentaires n’ont pas manqué pour qualifier l’acte qui s’est produit, vendredi dernier, au siège de la mairie de Fès. Un élu qui en mord un autre n’est pas chose banale.» Précisons avant d’aller plus loin que ce n’est pas l’événement qui a fait des gorges chaudes, mais plutôt les Fassis qui en ont fait et des gorges chaudes et des langues pendues. Il est vrai qu’il y a de quoi, même si l’on met tout cela sur le compte de l’agitation nerveuse et belliqueuse des élections annoncées. On ne peut pas dire que l’enjeu politique soit à  ce point déterminant pour qu’un débat communal portant sur des questions de voirie et de parking se transforme en une exposition canine. Surtout qu’il s’agit de la gestion de la capitale, zâama, spirituelle du pays et que les belligérants sont un pharmacien (le mordant) et un gynéco (le mordu). Peu importe l’étiquette politique, gauche-droite, des deux protagonistes sur laquelle se sont attardés quelques commentateurs toutes dents dehors. On a même signalé l’emplacement de la morsure sur la joue gauche de l’élu de droite. Est-ce pour confirmer que l’élu de gauche a mordu la joue gauche pour affirmer mordicus sa fidélité à  sa famille politique ? Pures conjectures et vaines supputations que tout cela ! L’important, comme pour «Une Amo pour un imam», c’est l’assurance obligatoire pour le pays contre la confusion des genres et la convulsion des gens qui s’évertuent en vain à  concilier, dans une insoutenable hypocrisie, la vraie vie et les fausses vertus.