Une polémique qui n’a pas lieu d’être

l’on peut honnêtement s’interroger : n’était-il pas possible de traiter d’un sujet aussi sensible que la prostitution, sans tomber dans ces travers et excès de langage ?

Ainsi donc, le dernier film de Nabil Ayouch a engendré une profonde polémique. Il y a d’un côté les tenants de la liberté d’expression et de création, de l’autre les conservateurs, moralisateurs et censeurs de tous bords. La présente chronique n’a pas pour vocation de commenter des films, mais d’observer l’environnement juridique d’une affaire qui fait grand bruit. Il semblerait que certaines images de ce film porteraient atteinte à la dignité du Royaume, et à la moralité des femmes marocaines. Fort bien, mais notons que ce film n’a pas encore été projeté au Maroc (ni ailleurs du reste, hormis sa présentation en marge du Festival de Cannes). Ce film, selon son réalisateur, n’a même pas demandé un visa d’exploitation au Maroc, document obligatoire pour diffuser en salles un film de cinéma. Donc, on oppose une interdiction à une absence de demande…ce qui est très fort.

Ensuite, seconde remarque : c’est le Centre cinématographique marocain (CCM) qui prend ce genre de décision (ou si on veut respecter les procédures, on fait avancer en première ligne l’infortuné ministre de la communication, et on lui demande de justifier cette interdiction). Seulement voilà : c’est le même CCM qui a la haute main sur les aides financières accordées par l’Etat aux artistes de tous bords, afin, justement d’encourager la création, et empêcher que des problèmes d’argent puissent bloquer des artistes dans leur élan créatif. Créé en 1944, cet organisme est un établissement public à caractère administratif en charge d’œuvrer pour la promotion, la distribution et la projection de films cinématographiques marocains. Il s’est métamorphosé, au fil des ans, et, aujourd’hui, c’est lui qui délivre le précieux sésame pour la diffusion publique des films. Mais une remarque s’impose: le CCM (on le suppose) a dû être sollicité pour donner une aide financière ; ce genre de demande fait l’objet d’études et d’investigations: nom du film envisagé, casting, lieux de tournage, financement, etc. Donc, et même à supposer que le CCM ait refusé d’octroyer une aide au réalisateur (ce qui semble bien être le cas), cela n’empêche pas qu’il était bien au courant du projet…et qu’il ne s’y est pas opposé. Dire le contraire serait de mauvaise foi. Troisième remarque, très brièvement : on dit que ce film «porte atteinte à la dignité des Marocaines»…sauf que celles-ci ne se sentent absolument pas concernées, toutes à leurs occupations de mère, épouse ou sœur.

Enfin, dernière bizarrerie de l’histoire : tout le monde feint de s’émouvoir, de s’offusquer devant le contenu plutôt osé du film. Mais que l’on sache, ce film a bien été tourné à Casablanca, de jour comme de nuit ; il a donc aussi fallu des autorisations à la pelle : des communes concernées pour l’occupation du domaine public, des services de police pour bloquer certaines rues lors des tournages, de la wilaya du Grand Casablanca, qui a l’œil sur tout ce qui bouge dans la métropole: essayez donc de photographier ou de filmer le tribunal, ou la wilaya…(si vous n’êtes pas un touriste en short, ça finit en général au poste !). Tout ceci est technique, mais juridiquement parlant aussi, il y a de quoi s’interroger.

Les phrases du film, les mots utilisés, et les expressions lancées à tout bout de champ, sont répréhensibles pénalement. Si un citoyen lambda s’exprimait en public, comme le font les acteurs, il tomberait à tous les coups sous l’inculpation d’outrage public, atteinte aux bonnes mœurs, délits prévus par le Code pénal. Et l’on peut honnêtement s’interroger : n’était-il pas possible de traiter d’un sujet aussi sensible que la prostitution, sans tomber dans ces travers et excès de langage ? Sans compter que, si jamais l’envie lui en prenait, le parquet (dans toutes les villes où le film serait projeté) pourrait engager des poursuites à l’encontre des exploitants de salles de cinéma, pour incitation à la débauche. On l’aura compris: le réalisateur n’a certainement pas pris la mesure des risques encourus, au moment de lancer son projet. Et voilà que pour  pimenter le débat, tous les foyers marocains (soit quand même une trentaine de millions de personnes) ont eu droit à une représentation fort érotique donnée par la plantureuse Jennifer Lopez, lors d’un concert musical à Rabat…et retransmis par une chaîne publique ! Alors? Interdire au risque de passer pour un censeur intransigeant ? Ou tolérer au nom d’une liberté d’expression et de création artistique ? Plutôt que de répondre à cette épineuse question, qu’il nous suffise de nous réjouir de voir nos compatriotes se passionner pour ce genre de questions…au moment où pratiquement tous les pays du monde arabe sont plongés dans de profondes crises existentielles, politiques ou économiques.