Une philosophie à  venir

Dans son ouvrage De la littérature (Le livre de poche. Biblio/essai), le sémioticien et écrivain italien Umberto Eco avance d’emblée dans un chapitre consacré au Manifeste de Marx : « Il est impossible d’affirmer que les belles pages ont, à  elles seules, le pouvoir de changer le monde ».

Dans son ouvrage De la littérature (Le livre de poche. Biblio/essai), le sémioticien et écrivain italien Umberto Eco avance  d’emblée dans un chapitre consacré au Manifeste de Marx : «Il est impossible d’affirmer que les belles pages ont, à elles seules, le pouvoir de changer le monde». Cependant, il tentera d’expliquer tout au long de ce chapitre pourquoi ce texte fondamental fait sans doute exception et, à défaut de changer le monde, a influencé grandement le cours de l’histoire. C’est, selon Eco, grâce surtout à ses qualités littéraires et «son extraordinaire structure rhétorico-argumentative».

On pourrait certainement  citer d’autres textes qui ont joué un rôle primordial dans le processus intellectuel, spirituel et politique de l’humanité. A commencer par les trois livres révélés des religions monothéistes. On peut également mettre en avant leur qualité littéraire et aussi leur puissance argumentative, mais pas seulement. Il reste que ces livres fondateurs sont restés «indépassables» depuis leur avènement, et tout ce qui a été écrit après eux n’est, en définitive, qu’en réaction, par admiration, par soumission ou en opposition, à leur suprématie et à leur magistère.

Tout cela nous renvoie à ce qu’on appelle «littérature engagée», concept forgé dans une approche idéologique visant l’inscription de la littérature dans un combat politique déterminé : en clair, en opposition à un régime politique, un monarque absolu ou un potentat sanguinaire. Elle a eu le vent en poupe durant une période comme elle a été ouvertement marquée très souvent à gauche, dans tous les cas dans le monde dit arabe comme bien entendu au Maroc, et ce, dans les deux expressions linguistiques en cours que sont l’arabe et le français. Ce bilinguisme est du reste l’apanage des trois pays principaux du Maghreb : le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Cela nous fait encore un autre point commun lorsqu’on se met à rêver à ce fameux Grand Maghreb. Mais si une forme de littérature engagée a bel et bien existé et donné vie à quelques ouvrages en prose comme en poésie, on est en peine de dire ce qu’il en reste aujourd’hui.

Dire cela n’est pas dénigrer tous les textes publiés, mais force est de constater que la qualité littéraire d’une grande partie d’entre eux n’a pas été d’une teneur qui pouvait  garantir à ces textes une certaine postérité. Outre le fait qu’ils sont datés et inscrits dans un présent flou et indéterminé, il leur manque cette substantifique moelle qui fait les grandes œuvres. Mais entendons-nous sur cette  notion d’engagement dont nombre d’auteurs se réclamaient ou clamaient haut et fort. Il s’agissait d’un courant littéraire et artistique qui se réclamait du prolétariat voire carrément du peuple et s’adressait à eux dans un langage qui leur était étranger.

La relation que ces intellectuels entretenaient avec l’époque à laquelle ils ont produit leurs travaux ne transparaissait pas dans leurs œuvres. D’où cette dimension faussement artistique qui donnait l’illusion d’une littérature là où il n’y avait que phraséologie, bons sentiments et autant en emporte le vent. On est loin donc de la conception sartrienne de l’écrivain engagé, c’est-à-dire lié par un devoir d’engagement et «en situation dans son époque», comme le soutenait Sartre dans son célèbre ouvrage Qu’est-ce que la littérature ?

Mais selon cette conception radicale de l’auteur des Chemins de la liberté, tout silence ou abstention valent trahison ou complicité. Ainsi, selon Sartre, l’absence d’engagement de Balzac, Flaubert ou de Proust est considérée comme un éloignement par rapport à la réalité de leur époque. On sait aujourd’hui combien le directeur des Temps modernes s’était trompé sur son temps et sur celui qui adviendra après lui. A ce propos, et comme on ressort encore et toujours l’opposition entre Camus et Sartre, notamment à propos de cette notion d’engagement, on sait que souvent dans ses écrits l’auteur de L’Etranger donne à voir des personnages plus dégagés, voire à la limite de l’indifférence.

Tel est par exemple le cas de Meursault dans La mort heureuse. Mais peut-on soutenir pour autant que Camus n’était pas un intellectuel engagé ? Certainement pas si l’on s’entend d’abord sur le sens réel et la forme efficace de l’engagement. Car Camus a choisi de s’engager d’abord dans son art et son travail d’écrivain, de journaliste et de dramaturge. «Nous devons servir également la douleur et la beauté», disait-il pour expliquer le sens de son engagement.

Servir la douleur sociale des opprimés par la beauté de l’art et la qualité littéraire afin de «faire parler le malheur et le bonheur de tous». Et c’est par cet engagement personnel que son œuvre s’était mise à signifier et s’est inscrite dans la durée.

A-t-elle influencé le cours du monde, de l’histoire ou l’histoire de la pensée ? Peut-être pas, mais elle a certainement aidé à trouver une autre manière de penser le monde : une philosophie à venir.
Elle a sans doute aussi contribué à donner un autre sens à l’idéalisme, un idéalisme qui ne consiste pas nécessairement, comme dirait un autre philosophe, «à rejeter ce qui est au nom de ce qui doit être» ?