Une nouvelle génération de réformes

La réforme est un levier de changement des comportements, le suivi-évaluation de son application est absolument indispensable pour en garantir les impacts attendus sur le progrès individuel ou collectif. C’est pourquoi il revient aux pouvoirs publics de prendre les mesures nécessaires pour favoriser leur application effective, et en assurer la pérennité.

L’année 2014 sera-t-elle celle des réformes économiques et sociales d’envergure ? Le Maroc est à la croisée des chemins : soit il sera en mesure de capitaliser sur l’acquis des réformes antérieures pour franchir le seuil d’accès à une modernisation de son économie, soit il empruntera les chemins d’une dérive régressive. Les perspectives de 2014 dépendent essentiellement de deux facteurs : la qualité et l’opportunité des orientations et des choix des politiques publiques faits par les responsables et la capacité de gérer avec audace, détermination et efficacité des dossiers des réformes en instance. Le processus de réformes, entamé il y a une trentaine d’années, est arrivé à un stade où les grands chantiers qui ont permis d’asseoir son existence sont encore inachevés et où les objectifs poursuivis sont quelque peu brouillés. Rappelons-nous, en 1984, l’économie marocaine avait abordé l’année avec des problèmes d’ajustement majeurs imputables en partie à des facteurs externes défavorables, mais aussi à des faiblesses structurelles intensifiées par des réponses peu appropriées aux chocs extérieurs. La dynamique de la croissance avait été bridée par un niveau de taux de change inapproprié, le renforcement des barrières douanières et une expansion trop rapide des dépenses publiques. Ces tendances ont induit un emploi inefficace des ressources et ont pénalisé les exportations tout en aggravant les déséquilibres extérieurs.

Si l’économie nationale a fait preuve d’une résistance devant la dérive qui la menaçait et d’une certaine souplesse d’adaptation, on ne saurait prétendre qu’elle se soit parfaitement ajustée aux exigences de son environnement ni qu’elle a exploité tout son potentiel. Malgré les progrès enregistrés, la réforme structurelle de l’économie marocaine n’est pas encore achevée. L’imprévisibilité du cours de l’économie perdure, les mouvements d’instabilité de la croissance économique se déploient sur un fond de permanence des structures. La fragilité des grands équilibres financiers persiste. Subissant les effets de la lente progression des ressources ordinaires et de la rigidité des dépenses de fonctionnement, la politique budgétaire est astreinte à un contrôle strict des dépenses de capital. La contrainte externe n’est pas levée : l’économie nationale demeure sensible aux aléas de l’environnement international. La perturbation des flux des biens et des services et la redistribution des parts de marché entretiennent l’instabilité de la balance des opérations courantes. D’autres indicateurs, plus significatifs quant au profil de la dynamique économique et sociale, indiquent que le léger redressement des équilibres financiers n’exprime pas nécessairement un retour aux équilibres réels. Il en est ainsi de l’augmentation inexorable du volume du chômage et de la pression de la demande sociale (éducation, santé, logement).

Sans sous-estimer le chemin accompli, force est de constater que des orientations décisives et des choix clairs sont à prendre rapidement, qu’il s’agisse de l’organisation des institutions de la sphère économique publique et privée ou des institutions de la gouvernance économique. Il faut constamment se rappeler que si les mesures techniques sont nécessaires à la conception d’une réforme, bien plus indispensable est l’adhésion aux objectifs et aux valeurs de cette réforme. Il serait donc intolérable que la consolidation du processus de réformes, dont le bilan est globalement positif, ne prenne pas vigoureusement en compte le suivi-évaluation des réformes jusque-là négligé alors que toute l’attention était portée sur l’adoption des lois et des règlements. Comme si leur adoption était une fin en soi. La réforme est un levier de changement des comportements, le suivi-évaluation de son application est absolument indispensable pour en garantir les impacts attendus sur le progrès individuel ou collectif. C’est pourquoi il revient aux pouvoirs publics de prendre les mesures nécessaires pour favoriser leur application effective, et en assurer la pérennité. Un regard lucide conduit aussi à prendre conscience de l’urgence d’une nouvelle génération de réformes. Plusieurs volets sont à prendre en compte : celui de la justice qui, depuis des dizaines d’années, bute sur des résistances multiples ; celui de l’éducation toujours dans l’impasse ;
celui enfin de la protection sociale (couverture maladie, retraites) indispensable à la cohésion d’une société.  Une volonté nouvelle doit se concrétiser par la définition claire d’objectifs collectifs et crédibles d’une nouvelle génération de réformes, ainsi que des moyens et du calendrier retenus pour les atteindre ; la mise en œuvre des règles d’un fonctionnement efficient des institutions ; la coordination des interventions entre les différentes parties impliquées dans le processus.

Il ne peut faire de doute que l’année qui vient ne sera pas de tout repos, car les problèmes qui sont posés sont complexes, difficiles et impliquent l’ensemble du corps social. Les affronter exige de la part des composantes de la nation de la lucidité et de la part des responsables, à commencer par ceux de l’Etat, des choix sans doute difficiles. Il est évident que ces choix ne peuvent être faits sans une très large et constante concertation et une participation que l’on a trop souvent tendance à négliger.