Une nouvelle génération

dans les démocraties, disait tocqueville, chaque génération est un nouveau peuple. en informatique, une génération est un nouveau produit. cherchez l’erreur…

«Siècle étonnant où le progrès de la veille est déjà en avance sur le progrès du lendemain. Il dépasse ses progrès d’avance, il anticipe sur l’anticipation». Quand on pense que l’écrivain Alexandre Vialatte écrivait cela dans l’une de ses chroniques datant de 1957, on se demande ce qu’il aurait pensé aujourd’hui devant ces nouvelles technologies de la communication qui ont changé la vie des hommes. Devant la place prépondérante par exemple qu’occupent les réseaux sociaux dans la vie des gens et la «tyrannie de la connexion» qui les enchaîne les uns aux autres.

C’est bien cette «tyrannie» que relève une anthropologue et sociologue américaine, Sherry Turkle, dans un ouvrage* rédigé sur la base d’une enquête qu’elle a menée tout au long de 30 ans sur les modifications sociales et psychologiques engendrées par la culture informatique auprès de la jeunesse américaine. Trois décennies, c’est une génération composée d’enfants, de jeunes et d’étudiants, née dans ce bouillon de culture et nourrie par l’évolution des nouvelles technologiques. La chercheuse relève ce paradoxe bouleversant qui fait regretter à certains jeunes une certaine époque de la vie qu’ils n’ont pas connue et ont, par procuration, la nostalgie de leurs aînés. «Ils évoquent, écrit-elle, avec mélancolie les lettres, les rencontres en face-à-face, et l’espace privé des cabines téléphoniques…».

Aujourd’hui, le face-à-face est appelé «facebook» et autres appellations contrôlées dans tous les sens de ce mot. Et c’est précisément ce que les jeunes Américains reprochent dans cette enquête à cette «tyrannie de la connexion». L’un d’eux, cité par l’auteure, se réjouit lorsqu’il a rangé son portable pour «ne plus être joignable». Pas seulement par ses parents, dont on pourrait comprendre le souci de pouvoir localiser ou communiquer avec leurs progénitures, mais souvent par les «amis» ou «followers» tout aussi désireux de partager, aimer ou détester dans cette «communion» interplanétaire qui relie autant qu’elle étouffe. Car, en définitive, ceux qui ont décidé un jour qu’on a toujours envie et à chaque instant de communiquer ne savent rien –ou font semblant– de l’être humain en tant qu’individu aux humeurs changeantes et aux sentiments versatiles. Sauf à vouloir instaurer, sinon décréter un retour au clanisme et à la tribu; à revenir à une nouvelle forme de communautarisme aliénant, c’est-à-dire à ce que le progrès démocratique et l’évolution des libertés individuelles ont mis du temps à arracher au despotisme et à la tyrannie.

D’ailleurs, ce n’est point étonnant que le vocable «communauté» soit celui dont usent les internautes dans les réseaux sociaux. Or, n’est-ce pas ce dont on se méfie désormais lorsqu’il s’agit de débattre de l’identité ou de la religion dans nombre de pays ? Telle n’est pas tout à fait la thèse idéologique de l’auteure de cette enquête qui prône surtout un retour à une certaine forme de solitude qui favoriserait la réflexion et la vie de l’instant présent. Comme il n’est pas non plus question de remettre en question le progrès technologique et notamment celui de la communication. Les jeunes rencontrés pour les besoins de cette étude n’ont d’ailleurs pas la nostalgie de la bougie pour s’éclairer, ni celle de l’appel en PCV.

Qui aurait encore l’envie de revenir à cette époque, pas si lointaine en ce qui nous concerne ici, où le seul à disposer du téléphone était l’épicier du coin qui le verrouillait à l’aide d’un petit cadenas et composait lui-même les cinq numéros magiques que l’on connaissait par cœur. En plus de ceux de l’adresse et de la date de naissance, c’était les seuls chiffres qu’on avait à retenir. Ni numéros de toutes sortes de codes, ni Pin, ni Puk, ni schmilblick.Des chiffres et des êtres pas plus libérés qu’aujourd’hui, ni moins stressés ; vivant avec lenteur mais perdant le temps lentement. Cependant, les questions, nombreuses et inquiétantes que nous devons nous poser de ce côté-ci de l’Atlantique (ça nous change de la Méditerranée, non ?) est de savoir ce que dira, dans une dizaine d’années, la jeune génération autochtone née avec l’ordinateur, scolarisée dans le système éducatif déliquescent que l’on sait et biberonnée ou non dans le bouillon informatique universel. A quelle nostalgie aura-t-elle recours et quel passé appellera-t-elle à la rescousse ? Née sous le signe de l’ambiguïté dans un entre-deux historique opaque (ce temps sans gloire des années 80), elle constitue aujourd’hui la force et la mémoire vives du pays. Elle est composée de trentenaires plus ou moins éduqués, présents sur le marché du travail et celui de la vie, pleins de rêves et d’espérance.  Mais le destin de cette génération est-il déjà scellé ? Dans les démocraties, disait Tocqueville, chaque génération est un nouveau peuple. En informatique, une génération est un nouveau produit. Cherchez l’erreur n

* «Seuls ensemble, de plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines», de Sherry Turkle. Editions L’Echappée.