Une minute pour lire

En regardant de plus près les chiffres de la répartition de la journée ordinaire d’un marocain lambda, minutée, mise en courbes ou en «camembert», étalée sans état d’à¢me et peu commentée par certains journaux, on se dit que c’est quand même une sacrée journée bien mal remplie.

Comment «faire les choses avec le sérieux de l’enfant qui joue», comme le recommandait un philosophe ? C’est une question qui pourrait se poser lorsqu’on entretient avec les choses de la vie des rapports difficiles ou conflictuels. Le sage conseille alors d’imiter l’enfant qui tout en jouant se concentre sérieusement sur l’objet de son activité ludique. En lisant les résultats de l’étude réalisée par le Haut commissariat au plan sur l’emploi du temps des ménages marocains, on a pensé à cette recommandation donnant l’enfant pour exemple. Mais d’abord retenons dans cette étude d’où il ressort (statistiques à l’appui d’après un échantillon assez représentatif comptant 9200 ménages toutes couches sociales et régionales confondues), que la moitié d’une journée d’un adulte se partage entre le sommeil et les repas. Le reste est consacré au temps libre, soit 6h40mn, et au travail professionnel (10h36mn) pour les hommes et domestique notamment chez les femmes. Passons sur les activités de ce temps libre qui se partagent entre le loisir, la sociabilité (visite de la famille et des proches) et la pratique religieuse. La télé, et tout le monde l’a relevé étant le principal loisir, il ne restera à la lecture qu’une petite minute. Bon, ce n’est là qu’une moyenne statistique et on ne va pas s’imaginer une seconde un quidam lisant pendant seulement une minute. Même le résumé, ou ce qu’on appelle «le prière d’insérer» sur la quatrième de couverture d’un ouvrage, prendrait plus de temps. D’ailleurs, par lecture il faut entendre spécifiquement celle d’un livre, et de préférence non scolaire. Sinon, on voit tous les jours des gens lisant attentivement des SMS, remplissant des grilles de mots croisés ou parcourant des prospectus publicitaires. Sachant aussi que l’on ne décompte dans les 59 mn de la pratique religieuse le temps de lecture religieuse, si lecture il y a. Il n’empêche que cette minute orpheline de lecture par jour en dit long sur le reste. Peut-être expliquerait-elle tous les autres chiffres de cette étude intéressante à plus d’un titre. Côté sommeil, on respecte et on dépasse même, wal hamdou lillah, de 21 mn la durée physiologique réglementaire qui est de 8 heures. Et encore, on ne comptabilise pas les 43mn de sieste lesquelles, elles, relèvent du temps libre. On comprend pourquoi un fabricant de literie revendique le label d’une association unique en son genre : l’Association du Sommeil et du Repos. Des publicités avec des vedettes de la télévision se prélassant dans des lits et des «seddari» vantent la qualité du sommeil et du repos de cette marque de literie. Ah ! la télé! 2h14 passées devant le petit écran. Mais relativisons car, à quelques minutes près, c’est un peu le cas en France et dans d’autres pays d’Europe. Sauf que chez nous, pendant leur temps libre les hommes passent 2heures au café. Et que font-ils au café ? Ils lisent des bouquins ? Tintin ! Ils regardent… la télé.    
En regardant de plus près les chiffres de la répartition de la journée ordinaire d’un Marocain lambda, minutée, mise en courbes ou en «camembert», étalée sans état d’âme et peu commentée par certains journaux, on se dit que c’est quand même une sacrée journée bien mal remplie. On peine à croire qu’il s’agit de la nôtre. Car même si vous lisez plus de deux heures par jour, dormez moins de 8heures et ne consacrez pas 59 minutes à la pratique religieuse, vous distinguez votre  reflet et  voyez dans ce portrait chiffré et peu contrasté les traits de visages familiers et plus généralement ceux d’une société. Vous êtes concernés et cernés. Une simple petite minute pour lire lorsqu’on sait l’incommensurable quantité  de livres qui restent à lire face à l’immensité de notre ignorance. Le simple fait  d’y penser donne le vertige. Mais il faut croire que certains ne ressentent aucun vertige. Ils n’ont pas peur du vide. Ils le cultivent et s’y vautrent.

Enfin, il reste encore de l’espoir et l’on s’y accroche lorsqu’on lit cette information sur ce rassemblement réunissant, le dernier samedi du mois dernier à Agadir, près de 5000 personnes de tous âges au sein d’une grande place de la ville pour former le mot «Iqra» (lis). Même si le but est d’inscrire ce mot dans le livre Guinness des records, l’initiative est louable car il s’agit de militer pour la promotion de la lecture. L’ambition des organisateurs est formulée comme un vœu ou une prière: «Ensemble pour un Maroc des lecteurs». Cette ambition rejoint celle que nourrissent d’autres associations qui essaiment un peu partout dans le pays et organisent des lectures publiques dans les jardins. Sauf quand des agents d’autorité, pointilleux et trop zélés, les évacuent manu militari sous prétexte qu’ils n’ont pas obtenu d’autorisation auprès de la préfecture. Il y a encore du travail et des efforts pour que la minute de lecture relevée par le Haut commissariat au plan dans sa dernière étude rattrape la durée consacrée aux autres pratiques, plus ou moins religieuses. Mais sachons alors «faire les choses avec le sérieux de l’enfant qui joue».