Une mémoire d’encre

En dehors de quelques journalistes en mal de bureau, on ne pourrait pas citer de production littéraire de qualité née dans un café. Mais on ne compte plus les «écrivains-turfistes» qui noircissent des pages de signes cabalistiques, à la recherche de la combinaison gagnante.

«Combien de romans, de pièces de théâtre, de poèmes ont vu le jour au café ? Combien de traits d’esprit y ont fusé ? Qui écrira un jour encore l’histoire de la littérature dans les cafés ?» C’est dans un essai écrit par un auteur hongrois, Jenö Heltai, et intitulé précisément Grandeur et décadence des cafés que l’ont peut lire cette bouffée nostalgique de ces espaces littéraires qui nous manquent tant. En fait, ils nous ont toujours manqué, à nous autres amoureux des arts et des lettres du Maroc. Bien sûr, on trouvera toujours quelqu’un pour évoquer tel ou tel café de Rabat ou de Casa qui passait pour un refuge d’hommes de lettres en mal de texte ou d’artistes- peintres en mal de cimaises ou tout misérablement de tubes de peinture. Il y a en chacun de ces gens-là quelque chose de nostalgique en rapport avec un lieu comme le café Balima à Rabat ou La Comédie à Casablanca. Ceux qui ont encore la mémoire de ces lieux dont les terrasses ont accueilli tant de rêves et de paroles, de bruit de chaises et de fureur de créer, ont des souvenirs en noir et blanc. Comme ces anciennes gloires du foot qui ressassent des exploits jamais filmés, jamais passés à la télé, pas même flashés par un Polaroïd.
Ces «temples de délassement et de sociabilité» comme les qualifie un auteur qui a étudié la vie des cafés de Paris (Béatrice de Andia ) ont rarement été des lieux de création chez nous. En dehors de quelques journalistes en mal de bureau et de un ou deux auteurs stériles et exhibitionnistes, on ne pourrait pas citer de production littéraire de qualité née dans un café. Par contre, on ne compte plus – comme l’avait malicieusement signalé le regretté Saïd Saddiki dans une de ces impayables chroniques qui paraissaient dans Al Maghrib d’antan – les «écrivains-turfistes» qui noircissent des pages et des pages de signes cabalistiques à la recherche de la combinaison gagnante. Il est plus que jamais vrai que les seules personnes qui manient le stylo dans nos cafés sont les adeptes du PMU et les bookmakers qui les encadrent et les tuyautent. Cette littérature équine et masculine à base de chiffres, à laquelle on ajoutera les lettres qui plongent dans de longues méditations solitaires les cruciverbistes mâles de la presse locale, sont les deux mamelles de la production écrite dans nombre de nos cafés. Voilà pourquoi il est inutile de nous lancer dans des comparaisons surréalistes avec des cafés sous d’autres cieux. Pourtant, dans le monde arabe, en Egypte, en Syrie ou au Liban, le café littéraire n’était pas qu’une simple mode, mais un lieu de convivialité et de création grâce à des écrivains comme Najib Mahfoud, Tawfiq Al Hakim et, au cours des années soixante et soixante-dix, à toute une génération d’écrivains et de poètes comme Sonaâllah Ibrahim, Jamal Ghitany, Ibrahim Asslane ou Youssef Al Qaîid, que l’on pouvait rencontrer dans tel ou tel endroit où ils avaient leurs habitudes pour recevoir ou pour écrire.
A Paris, la tradition du café littéraire date, selon les historiens, de la visite d’un ambassadeur de la Sublime Porte auprès de Louis XIV en 1669. Mais c’est vers 1781 qu’un Italien, Francesco Procopio, a ouvert un café qui va devenir célèbre, le Procope, près de la Comédie française. On comptait, parmi les clients, des gens comme Rousseau, Voltaire, et, plus tard, Balzac. D’autres quartiers de la capitale française ont connu l’ouverture de cafés et d’estaminets fréquentés uniquement par des artistes peintres, des chansonniers ou des comédiens. Mieux, les tenants de telle ou telle école de peinture (impressionniste, surréaliste) comme celles des courants et mouvements poétiques avaient leurs cafés et leurs tables au Quartier latin, à Montparnasse ou Montmartre.
Ce sont tous ces lieux qui font la mémoire artistique et littéraire des villes à vivre. A Rabat, sur l’esplanade du Balima, quelques garçons de café, mis au chômage suite aux travaux d’aménagement du centre-ville, font les cents pas en attendant une promesse d’ouverture de la terrasse. Six mois après la fermeture, de jeunes rollers ont pris possession de l’espace et slaloment entre les arbres où, jadis, se réfugiaient des moineaux bruyants que seule la voix généreuse du poète «Adda Hmed l’oiseau», plus connu sous le nom de Mohammad Khaïr-Eddine, savait faire taire par un «vos gueules les oiseaux!»
Aujourd’hui, dans cet espace d’où fusaient parfois les traits d’esprit de Saïd Saddiki par une douce soirée ramadanesque au milieu des années 80 de notre jeunesse, et un autre soir quelques fragments de Mallarmé déclamés par Khaïr-Eddine, nous avons envie de passer cette commande à l’un de ces serveurs au chômage, en hommage au cercle de nos amis les poètes disparus : «Garçon, de l’encre s’il vous plaît !». Mais la chaise est triste, hélas ! et j’ai bu tous les litres