Une même communauté humaine

Ce conflit, sauf à  se solder par la disparition des deux belligérants, ne pourra jamais se résoudre par la violence. Jamais. Parce que l’un comme l’autre mourra pour cette
terre qu’il estime être sienne.

Anouveau, l’horreur en direct. Des maisons calcinées, des ponts et des routes éventrés, des corps déchiquetés et ces regards hagards tournés vers le ciel qui questionnent : «Pourquoi mon Dieu, pourquoi ?». Une guerre chasse l’autre. Après la Palestine, le Liban brûle à son tour. Ses tués se comptent par centaines et ses blessés par milliers. Du coup, actualité brûlante oblige, les Palestiniens quittent la une, même si on continue à mourir à Gaza. Le rouleau compresseur israélien opère désormais sur les deux fronts, palestinien et libanais, actionné par le même esprit de vengeance. Car ici comme là, on a osé le défier. Ici comme là, on est venu le narguer sur son propre terrain. La réaction a été à la mesure de ce que l’on pouvait imaginer: brutale et d’une disproportion démesurée. Gaza, déjà à terre, agonise un peu plus ; quant au Liban, tout juste reconstruit, il est à nouveau réduit en cendres.

Le Proche-Orient et, avec lui, l’ensemble du monde arabe sortira-t-il jamais du cycle infernal de la violence ? Le cancer du conflit israélo-palestinien le tue. Il le tue au sens premier, des hommes et des femmes tombant chaque jour victimes des balles ennemies, mais il le tue aussi au sens où il le mine de l’intérieur et le condamne à la régression. Certes, ce n’est pas nous, spectateurs impuissants, qui périssons sous les bombes, mais la vision de cette force aveugle laminant un peuple, que dis-je, des peuples, le peuple libanais faisant partie des « dommages collatéraux», éveille et entretient les instincts les plus primaires. Devenir prisonnier de la haine est épouvantablement destructeur. On ne pense plus, on ne réfléchit plus, on n’est plus que détestation et colère.

De tout temps, les hommes se sont fait la guerre parce que, de tout temps, ils ont eu à lutter pour gagner ou défendre un espace vital. On cultive l’illusion que plus la civilisation progresse, plus les peuples s’éduquent à résoudre leurs différends par des voies pacifiques. Aussi est-on à chaque fois pris de court par l’extraordinaire puissance de destruction de l’homme, la violence et l’inhumanité dont il peut faire preuve quand la parole ayant été évacuée du champ, la force s’impose comme le seul langage. Le présent conflit a ceci d’éminemment archaïque qu’il est vécu par les deux belligérants en termes de vie et de mort. Pour les populations palestinienne – et libanaise pour la circonstance- le spectre de la destruction n’est pas un fantasme. Il renvoie à un réel bien concret, subi au quotidien depuis 60 ans (pour ce qui est des Palestiniens). On ne peut par ailleurs comprendre la disproportion délirante de la réaction israélienne à la prise par le Hezbollah de deux de ses soldats, cette furie meurtrière avec laquelle la première puissance militaire de la région pilonne sans état d’âme les villes et les villages libanais sans avoir cette donnée présente à l’esprit. Tout puissant qu’il soit, Israël vit avec le sentiment permanent d’être en danger de mort. L’histoire du peuple juif et l’instrumentalisation de ses persécutions par l’idéologie sioniste a profondément ancré cette conviction dans la conscience de ses habitants. Celle-ci trouve écho dans le sentiment de leurs ennemis les plus farouches qui, refusant d’avaliser le fait accompli de l’existence de l’Etat d’Israël, continuent à pronostiquer sa disparition sur le moyen ou le long terme. D’où le combat sans merci livré de part et d’autre. D’où la fermeture totale à l’autre et l’incapacité viscérale à entendre sa parole. Donc à dialoguer. Donc aussi à compatir. On a ainsi pu entendre des Israéliens exprimer leur insensibilité devant le sort des Libanais pris sous les bombes et soutenir l’action militaire de leur gouvernement. Propos choquants mais qui s’expliquent par le conditionnement mental dont est l’objet cette population. Se défendre, répondre à un coup par mille autres, ne plus être «le mouton que l’on mène à l’abattoir», c’est à cette culture-là qu’a été forgé l’Israélien, «ce juif nouveau» qui, tel que l’a voulu le sionisme, «ne plie plus l’échine» mais use de la force comme cela fut fait jadis à son égard.

Une maison est la proie d’un incendie. Pour échapper aux flammes, ses locataires sautent du troisième étage. Dans leur chute, ils blessent un homme qui passait sous leur fenêtre. L’homme, auquel ils ont cassé un bras, se révolte : «Pourquoi êtes-vous tombés sur moi ?», leur demande-t-il. «Ne vois-tu pas que nous étions en train de brûler», lui répondent-ils. C’est par cette métaphore qu’un écrivain israélien a rendu compte de la tragédie en cours depuis 60 ans. Elle me fut rapportée par Michel Warshawski, un militant pacifiste parmi les plus engagés qui rajouta : «Et au lieu de s’excuser, ils lui cassèrent l’autre bras». Les Palestiniens payent pour un crime qu’ils n’ont pas commis. On les a chassés de leur terre pour la donner à d’autres qui la revendiquent également comme leur et qui la considèrent comme le lieu où ils peuvent enfin vivre la tête haute et à l’abri de la vindicte des nations. Chacun est convaincu de son absolu bon droit, avec cependant, côté israélien, cette conscience, même si elle est non avouée, de la dépossession subie par l’autre. Ce conflit, sauf à se solder par la disparition des deux belligérants, ne pourra jamais se résoudre par la violence. Jamais. Parce que l’un comme l’autre mourra pour cette terre qu’il estime être sienne.

Au lieu de ne focaliser leurs caméras que sur les chars et les soldats israéliens, les médias feraient bien de donner un peu plus à voir l’engagement remarquable des pacifistes israéliens qui se battent à l’intérieur de leur société pour lui ouvrir les yeux sur l’absurdité suicidaire des choix actuels de ses dirigeants. Même s’ils ne sont que quelques milliers à manifester contre la guerre, même s’ils ne sont qu’une poignée à dénoncer les exactions de leur gouvernement, ces voix doivent être entendues dans le monde arabe. Par ailleurs, ce n’est pas non plus en montrant des gros plans de foules en délire criant «Mort aux juifs !» qu’on contribuera à arrêter le bain de sang. Ce n’est qu’en cessant de nourrir la haine, en cessant de déshumaniser l’autre, que l’on pourra un jour retrouver le chemin de la paix.

Le ciel est noir de la fumée de la poudre. Le bruit des explosions tétanise les cœurs. On fuit, on se cache, on prie… Pendant ce temps, sur la toile, des bloggeurs israéliens et libanais échangent leurs sentiments. Ils se parlent. Ils se reconnaissent. Ils ne sont plus «le juif» et «l’arabe» mais des êtres de chair et de sang qui réalisent leur appartenance à la même communauté humaine.