Une matinée de votation

Jamais administration n’a été aussi à  cheval sur un horaire d’ouverture. Est-ce le début de la démocratie ? N’eût été cette lumière blafarde, ces tables cassées et ces fonctionnaires basanés et mal rasés en cette chaude matinée de septembre, on se serait cru dans un canton helvétique lors d’une votation ordinaire.

La lumière blafarde d’un tube de néon grésille au-dessus des têtes renfrognées. Il est huit heures moins quelques minutes. Une classe d’une école primaire abritant le bureau de vote d’une circonscription de Rabat. Dehors, les rues sont encore jonchées de tracts portant toutes sortes de slogans et de signes animaliers et autres. Vestiges des dernières cartouches jetées dans la « bataille électorale » livrée la veille. La pâle lumière qui descend sur la tête des responsables et scrutateurs de ce bureau de vote dessine d’étranges ombres sur un flanc de la grosse urne en plexiglas. «Encore quelques minutes s’il vous plaît», déclare un homme mal rasé vêtu d’un polo vert olive délavé. Un faux Lacoste ? Comment le savoir, si on ne sait pas si le vrai doit être « griffé » d’un crocodile qui a la gueule ouverte ou fermée ? Les autres personnes, dont une jeune fille souriante (la seule à arborer un sourire), opinent du chef. Ils sont d’accord avec le chef du bureau : «L’heure, c’est l’heure», se croit obligé d’ajouter un petit trapu qui triturait le capuchon d’un stylo à bille bleu bon marché. Jamais bureau d’une administration n’a été aussi à cheval sur l’horaire de son ouverture. Est-ce le début de la démocratie ? N’eût été cette lumière blafarde, ces tables cassées, ce tableau d’un noir indéfini et ces fonctionnaires basanés et mal rasés en cette chaude matinée de septembre, on se serait cru dans un canton helvétique lors d’une votation ordinaire.

A deux minutes de l’heure légale, une demi-douzaine d’électeurs est déjà devant la porte du bureau. Mine grave et mise austère, un électeur en costume gris et cravate sombre s’impatiente et commence à composer un numéro sur son portable. Il se ravise et lance, dans un soupir : «Qu’est-ce qu’ils attendent pour laisser voter les gens ?». Personne ne lui répond. Il soupire, consulte son téléphone et s’en va. Simple électeur ? Candidat ? Agent d’autorité ? Nul ne lui prête attention car il est huit heures pile selon la montre légale du type au polo délavé. Les premiers arrivés se font inscrire dans un registre vierge par un autre type qui demande si l’on doit indiquer le numéro de la pièce d’identité ou celui de la carte d’électeur. Il se fait engueuler par le type au polo délavé. Au fond de la classe, deux isoloirs aux tentures noires accueillent ces électeurs matinaux avec leurs énormes dépliants à plusieurs volets bariolés de divers symboles animaliers et autres. Pourquoi vote-t-on toujours dans les salles de classe ? Pour le symbole (encore un) ou pour la pédagogie politique ? Les deux, peut-être. Remarquez, on n’est pas les seuls à opter pour ces espaces par excellence du service public. Mais qu’est-ce que nos écoles sont tristes et inhospitalières! A signaler quand même cette exception : en l’absence d’école dans un village du Maroc profond, c’est un café populaire qui a tenu lieu de bureau de vote. Balzac disait que le café est le Parlement du peuple.

La démocratie, comme bien des lois et des règles régissant la vie en société, est une fiction. C’est la seule voie qui mène du règne du désordre vers celui de la vie ordonnée des hommes en société. Ainsi, l’homme substitue la loi au gourdin puis intègre et sublime la notion de sanction. C’est la vie rêvée des tenants de la démocratie depuis Montesquieu et son esprit des lois. Mais tout cela suppose une représentation, des acteurs porteurs d’un discours audible et intelligible, une volonté politique inébranlable et une foi en l’avenir. Bref, une culture de l’espérance et de l’enthousiasme. C’est après, comme dirait Condorcet, qu’il faut «conserver par la sagesse ce que nous avons acquis par l’enthousiasme.» Comme dans nombre de domaines qui touchent à la créativité humaine, il faut beaucoup d’histoire pour faire un peu de démocratie. La question est de savoir s’il faut attendre que toutes les conditions et les moyens pour la création d’une démocratie accomplie soient réunis avant d’en reconnaître les vertus. Telle est la question que l’on a eu envie de poser à ceux qui attendaient devant le bureau de vote mal éclairé décrit au début de cette chronique. Sur les visages graves de quelques-uns, on ne pouvait lire ni enthousiasme ni résignation. Seul l’avenir nous renseignera car, comme disait Camus dans Le mythe de Sisyphe : «Nous finissons toujours par avoir le visage de nos vérités»