Une lueur dans la nuit

Ancien militant du mouvement
La Paix maintenant, Amir Péretz, le nouveau secrétaire général du parti travailliste est un «Marocain». Pour la première fois, un séfarade détrône un ashkénaze à  la tête du parti. Un vrai coup de tonnerre dans le ciel israélien.

D’abord, il y eut ce geste magnifique. Un père palestinien transmue sa souffrance en générosité. Pour que son fils, Ahmed, douze ans, tué par une balle israélienne le jour de l’Aïd Sghir, ne soit pas mort pour rien, il décide que les organes de celui-ci serviront à sauver d’autres enfants. Les enfants de ceux à qui il doit de l’avoir perdu. Sur les six receveurs de ce don extrême, cinq sont israéliens. «J’essaie de rester un être humain, a déclaré cet être extraordinaire. L’essentiel est de faire comprendre au monde qu’il faut cesser de tuer des enfants». En Israël, ce «don pour la paix» a créé un électrochoc. Le type d’électrochoc qui casse un instant le cycle infernal de la haine par l’humanisation de la figure de l’autre, de l’ennemi diabolisé à outrance. Un instant, juste un instant bien sûr, l’instant de l’émotion mais… toute goutte, au regard de l’océan des incompréhensions, cette formidable démonstration d’humanité, montre combien l’espoir mérite toujours de perdurer.

En ce mois de novembre, brusquement, quelque chose s’est mis à bouger. Alors que tout était désespérément noir, que rien ne semblait pouvoir juguler l’hémorragie de sang, une lueur tremblotante est apparue dans la nuit. D’abord, comme pour ouvrir le champ, cet acte extraordinaire d’un père éprouvé dans sa chair. Puis, non plus sur le simple plan symbolique mais cette fois sur le registre éminemment important du politique, cette divine surprise. Le mercredi 9 novembre, le Parti travailliste israélien procédait à l’élection de son secrétaire général. Le grand favori de ces primaires est Shimon Pérès, le représentant en titre. Les jeux, au regard des sondages, semblent faits. Mais, à la surprise générale, l’ancien prix Nobel de la Paix est défait. Par qui ? Par Amir Peretz, le chef de la Histadrout, la puissante confédération des syndicats. Mais encore ? Au-delà de cette qualité, qui est Amir Péretz ? Eh bien – et cela ne peut nous laisser indifférents – le nouveau secrétaire général du Parti travailliste n’est autre qu’un «Marocain». Pour la première fois, un séfarade détrône un ashkénaze à la tête du parti de Ben Gourion. Un vrai coup de tonnerre dans le ciel israélien. Aux dires des analystes, le pays n’aurait pas connu pareil bouleversement depuis 1977, date à laquelle – c’était la première fois aussi – le Likoud dame le pion aux travaillistes grâce à Begin… et aux «Marocains».

Quand ses parents émigrent en Israël, Amir Péretz a quatre ans. Il connaît la discrimination et les rebuffades dont sont victimes les citoyens de seconde zone que sont les juifs orientaux dans un Israël dominé par les juifs d’Europe de l’Est. Il grandit dans une petite ville pauvre de développement, Sverot, à la lisière de Gaza, là où tombent la plupart des roquettes tirées par les Palestiniens. Là où la misère, l’exclusion et la confrontation directe avec «l’ennemi» transforme progressivement des migrants portant l’arabité en eux en «haïsseurs» d’Arabes. Ce ne sera pas le cas d’Amir Péretz, une «colombe» qui estime qu’«il vaut mieux commander moins de F16 et investir plus dans l’éducation». Amir rêve d’une «révolution qui enrôlera la société pour la paix». Son parcours comme son origine ethnique le rendent atypique dans le champ politique israélien. Alors que la tradition dans le pays veut que les galons politiques se gagnent à l’armée, lui fait ses classes à l’usine, au milieu des bleus de travail et des machines. A l’image d’un Lech Walesa, c’est le syndicalisme qui le hisse à la tête de son parti et demain, peut-être, à la tête du gouvernement.

La petite lueur dans la nuit, c’est cela. Cet espoir, impensable jusque-là, de voir un Sharon remplacé par un Péretz. Du coup, tout pourrait redevenir possible. Ancien militant du mouvement La Paix Maintenant, Amir Péretz est un adversaire de la colonisation des territoires palestiniens au-delà de la ligne de 1967. Il est celui qui n’hésite pas à déclarer qu’«il est temps pour Israël d’en finir avec l’arrogance à l’égard des Arabes». Quelques jours après son élection, il a d’ailleurs provoqué la fureur des ultras en se prononçant pour une entrée potentielle des Arabes israéliens au gouvernement. Se recueillant sur la tombe de Rabin dont on célébrait le dixième anniversaire de l’assassinat, Amir Péretz a promis de poursuivre l’œuvre de ce dernier. Mais, à ce stade, l’enjeu est d’abord d’arriver au gouvernement. D’où la décision de provoquer des élections anticipées par le retrait des travaillistes du gouvernement. Face à un Shimon Pérès qui, pour être au pouvoir, n’hésite pas à cautionner la politique d’un Ariel Sharon, la différence de style est nette. Maintenant, comment remporter les élections quand votre parti est au plus bas de sa forme et que l’adversaire – Ariel Sharon – continue à jouir d’une grande popularité dans le pays ? Le pari porte un nom : «les Marocains». Hier, pour se venger des Ashkénazes représentés par les travaillistes, les juifs marocains ont apporté leur soutien en masse à Menahem Begin qui, au Likoud, sut parler à leur dignité bafouée. Aujourd’hui, sa victoire étant en quelque sorte la leur, Amir Péretz compte sur cette dimension pour les détacher du Likoud et les amener à voter travailliste. Ce serait là une autre révolution psychologique et électorale.
D’emblée, Amir Péretz annonce la couleur : il veut reformer un bloc uni de la gauche en s’alliant à l’extrême-gauche, le Meretz de Yossi Beilin (le plan de paix de Genève). Comment, dès lors, ne pas recommencer à rêver à un règlement juste de ce conflit? Si, de plus, cela devait se faire par le biais de «Marocains», quelle formidable réconciliation avec notre propre histoire ! Pour l’heure, nous ne pouvons que rêver. Mais pourquoi s’en priver ?