Une histoire marocaine en fin de conte

S’il faut beaucoup «d’histoire pour faire un peu de littérature», comme disait Gide, il en faudrait davantage pour faire un peu de cinéma. Croire le contraire ou passer outre la carence fictionnelle pour faire du chiffre, c’est pisser contre le vent. Le contraire, c’est faire beaucoup de cinéma (dans toutes les acceptions du mot) pour avoir un peu d’histoire.

Raconter une histoire à  un auditoire en captant son attention puis en provocant chez lui plaisir et émotion est un art qui se fait rare. Les contes de nos grands-mères, ces hajjaà¯ate o๠le fantastique le plus débridé se mêlait au réalisme le plus magique, ne sont plus de mise. Qui racontera aujourd’hui une histoire qui nous ressemble à  des enfants gavés de clips échevelés et de séries formatées par un imaginaire macdonaldisé ? Se poser une telle question n’est pas un signe de repli identitaire comme on pourrait le suspecter en ces temps de parano planétaire o๠toute velléité de différence est mise à  l’index ou rangée dans une anormalité civilisationnelle.
Raconter une histoire est aussi le titre d’un excellent petit ouvrage de Jean-Claude Carrière, publié par l’Institut de formation pour les métiers de l’image et du son (FEMIS.) En conclusion de ce livre, le grand scénariste français évoque une discussion qu’il avait eue avec le neurologue Oliver Sacks, auteur de L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, et auquel il demanda un jour ce qu’est un homme normal. «Un homme normal, peut-être, est celui qui est capable de raconter sa propre histoire. Il sait d’o๠il vient (il a un passé, une mémoire en ordre), il sait o๠il est (son identité), et il croit savoir o๠il va (il a des projets, et la mort au bout). Il est donc situé dans le mouvement d’un récit, il est une histoire.» Et Carrière d’extrapoler cette relation individu-histoire à  une société entière et de citer Kundera dont il a d’ailleurs adapté un roman difficilement transposable à  l’écran, L’insoutenable légèreté de l’être. Etre incapable de se raconter et de se situer dans le temps «pourrait conduire des peuples entiers à  s’effacer, coupés d’eux-mêmes par défaut de mémoire constamment ravivée.»
Tout cela pour dire que notre imaginaire littéraire et artistique souffre d’une carence fictionnelle caractérisée. On a déjà  parlé ici de la production romanesque toutes langues confondues dont le volume est un indice incontestable de sous-développement littéraire (une cinquantaine de romans en plus de cinquante ans). Et on ne parle même pas de la qualité intrinsèque de cette portion congrue (ou incongrue) dont certains responsables égrènent triomphalement quelques titres et embaument leurs auteurs dans des hommages trop appuyés et maintes fois ressassés.
Et puis il ya le cinéma. Cet art visuel qui s’ébroue quelque peu sans pour autant prendre son envol – et n’en finit pas de compter ses plumes – ne peut croà®tre et se développer sans raconter une histoire. Or, s’il faut beaucoup «d’histoire pour faire un peu de littérature» comme disait Gide, il en faudrait sans doute davantage pour faire un peu de cinéma. Croire le contraire ou passer outre la carence fictionnelle pour faire du chiffre, c’est pisser contre le vent. Le contraire, c’est, on l’a bien compris, faire beaucoup de cinéma (dans toutes les acceptions du mot) pour avoir un peu d’histoire. On ne remonte pas l’histoire à  l’envers comme un film qui défile à  reculons, ou alors il faudrait en faire un genre narratif en y mettant le talent du conteur et le savoir-faire du technicien.
Raconter une histoire au cinéma, c’est d’abord écrire un scénario qui en contient une. C’est l’évidence même et c’est cette évidence-là  qui est le point essentiel ou le nÅ“ud gordien, comme disent ceux qui aiment justement se faire des nÅ“uds au cerveau.
Si «le bon sens est la chose du monde la mieux partagée», comme l’écrivait Descartes au début de son Discours de la méthode, la simplicité est bien la chose la moins bien partagée dans le monde du cinéma marocain. Voilà  pourquoi raconter une histoire marocaine est un dur labeur et cela se voit à  l’écran des salles, qui sont de plus en plus rares. Mais ça, c’est une autre histoire, à  moins qu’elle ne soit la même…
Bouclons la boucle avec le même grand scénariste plein d’érudition, Jean-Claude Carrière, qui, à  la question «comment raconter une histoire ?», répond que d’Aristote à  Boileau, en passant par les conteurs chinois ou les auteurs des manuels pour scénaristes, les conseils n’ont pas changé : «Il faut avant tout être intéressant, bien choisir son histoire en fonction de son auditoire, la raconter sur un bon rythme, veiller à  ce que l’attention du public ne faiblisse pas, redouter les longueurs, ménager les surprises, rester dans les limites d’un certain vraisemblable, ou d’une certaine logique».
Mais si d’aventure, après toutes ses précautions, la mayonnaise ne prend pas, que font en général certains de nos raconteurs d’histoires en images ? Ils demandent à  dissoudre le public, cet ignare ennemi des beaux-arts. Pendant ce temps- là , Carrière cite un poète soufi :
«La nuit s’est achevée, et mon histoire n’est pas terminée.
En quoi la nuit est -elle coupable ?»