Une fiction nommée football

le football s’apparente à  une fiction qui apporte sa charge onirique et ses fantasmes campés
par des joueurs-héros pleins de muscles,
de vitamines et de fric.

Jamais l’expression si galvaudée, «la balle est dans  son camp», n’a eu autant de sens et de véracité que lors de la finale de la Ligue des champions qui a opposé l’équipe du FC Barcelone à celle de Manchester United, la semaine dernière, à Rome. Sauf qu’en l’occurrence, la balle était aussi au pied des joueurs du Barça qui la remontaient astucieusement, adroitement et inexorablement vers l’autre camp. D’habitude, c’est le réalisme des Anglais de Manchester qui fait trembler les romantiques et autres caresseurs du ballon au jeu chatoyant. Un réalisme «So british» qui a écœuré  plus d’une équipe et non des moindres. Un peu ce qu’on disait de la sélection allemande des années 80, au point de définir  le foot comme un jeu entre 22 joueurs où  à la fin c’est l’Allemagne qui gagne. Le football, puisqu’on en est à sa définition, est un mot anglais, inventé par eux et qui signifie en français et dans les autres langues «balle au pied». Les joueurs du Barça l’ont, en effet, pris au pied de la lettre et gardé la balle au pied tant qu’ils ont pu, c’est -à-dire très souvent et très longtemps. C’est ainsi qu’ils sont imbattables et c’est du reste ce que confirme le jeune et ancien joueur de Barcelone, Pep Guardiola : «Sans la balle, nous sommes une équipe désastreuse, une équipe horrible, alors il nous faut la balle». Et l’entraineur anglais Alex Ferguson, toujours fairplay, de reconnaître avec humour : «Iniesta et Xavi sont capables de conserver le ballon toute la nuit».   Résultat : les uns avaient la balle pendant que les autres leur couraient après, se mettaient en position de hors-jeu ou récoltaient des cartons jaunes en commettant des fautes.
De tous les spectacles vivants, un match de foot, surtout lorsqu’il atteint les sommets de celui que nous évoquons ici, demeure inénarrable. On peut, après coup, revoir les phases, les passes, les buts et les actions les plus remuantes en résumé, en accéléré ou au ralenti, mais on ne peut  ni raconter un match ni en prévoir l’issue. C’est une fiction qui se déroule comme une narration, une dramaturgie  à rebondissements mais  que l’on ne peut ni «pitcher» (résumer brièvement) auparavant ni encore moins scénariser. La rencontre dure en principe (sauf prolongations) 90 minutes, soit la durée moyenne d’un film. Est-ce un hasard si l’on a calqué la durée d’une fiction cinématographique ou télévisuelle sur celle d’un match de foot et certainement aussi d’une pièce de théâtre ? Mais si les protagonistes et parfois même les spectateurs  connaissent le début et la fin de l’histoire dans une fiction, la prestation qu’offre le foot est une découverte sans cesse renouvelée pour tout le monde. Une erreur, une balle mal contrôlée, un faux rebond,  une glissade du gardien, voire une déviation involontaire par l’arbitre, peuvent changer le visage d’un match, ajouter au suspens ou enfoncer une équipe déjà accablée par un score fleuve.  Tout peut arriver, du bon et du médiocre, des éclairs de génie et du n’importe quoi lorsqu’un joueur n’est pas inspiré ou n’est pas au mieux de sa forme. Ou lorsqu’il pleut, qu’il fait trop chaud, lorsque pas de chance… Comme dans la vie, quoi. Humain,  trop humain le foot? Peut-être, mais sa force par rapport à la fiction, c’est qu’il est presque à égale distance entre le rêve et le réel. Il s’apparente  à  une fiction qui apporte sa charge onirique et ses fantasmes  campés par des joueurs-héros pleins de muscles, de vitamines et de fric. De plus, il est ancré dans le réel car une équipe est le symbole de la proximité et de la tribu par excellence. Elle représente  la ville natale, voire même le quartier, comme c’est le cas à Londres, Madrid, Milan, Buenos Aires ou Casablanca. Par ailleurs, ces équipes ont une histoire et une mémoire, une mythologie qui les fondent et les installent dans l’imaginaire des supporters. A l’heure de la mondialisation,  du marketing international et télévisuel, cet imaginaire s’est étendu au-delà des  villes et des quartiers pour faire vivre, par procuration et distance, des populations impécunieuses aux quatre coins de la planète où des supporters arborent des maillots et des fanions de villes et de quartiers de pays  lointains qui sont devenus les leurs. Ces équipes se sont aussi adaptées à cette mondialisation footballistique en intégrant des joueurs étrangers d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, créant ainsi une proximité «à distance». On assiste dès lors à la plus grande, la plus conviviale et à la plus belle fiction de la planète qui a fait chavirer des millions de téléspectateurs à travers les cinq continents. Combien étaient-ils ce mercredi 27 mai à supporter le Barça ? Peu importe les chiffres, seuls comptent les deux buts inscrits par Eto’o et Messi qui ont procuré 90 minutes de bonheur mondial et hissé cette finale au rang d’une vertu internationale. Ce n’est pas peu par ces temps troubles, comme disait une pub d’antan, de mettre un peu de douceur dans un monde de brutes.