Une évidence, à  ne jamais oublier

Cinquante ans après la signature de l’accord bilatéral belgo-marocain de 1964, où en est-on ? La conclusion, mà¢tinée de cet humour belge très pince-sans-rire, d’un expert est peut-être celle qui résume le mieux la situation. «La Belgique est le pays où le sentiment négatif face aux immigrés est le plus grand alors que c’est le pays où cela se passe le mieux»

Ils ont commencé d’abord par être les bienvenus. On le leur a dit, on le leur a surtout écrit dans de beaux appels officiels les invitant avec insistance à apporter «le concours de (leur) force et de (leur) intelligence». Ensuite, une fois qu’ils furent là, que leur solitaire masculinité projeta son ombre non seulement sur les mines et les usines mais également sur les rues et sur les places, leur présence, par certains gens du cru, a été moins appréciée. Oublié l’apport de leur force et de leur intelligence, ils sont devenus, pour certains nationaux allergiques à l’étranger, ces «Arabes» dont des pancartes infamantes ont interdit, au même titre que les chiens, l’entrée des cafés. C’était l’époque où les lois sur le racisme n’existaient pas, et que ces choses-là pouvaient non seulement se dire, mais s’écrire en toutes lettres.  

C’était le 17 février 1964 que la Belgique signait avec le Maroc une convention bilatérale sur la main-d’œuvre, donnant le coup d’envoi au départ de dizaines de milliers de travailleurs immigrés marocains en direction de ce pays à l’instar de son voisin français. Le cinquantenaire de la signature de cet accord, dont la célébration officielle a démarré vendredi 14 au Parlement belge, va donner lieu tout au long de l’année à des manifestations culturelles et artistiques dans le plat pays. Cet anniversaire est l’occasion de s’arrêter sur une immigration qui, pour reprendre les termes du président de la Chambre belge des représentants, «a façonné et marqué de son empreinte l’histoire belge». En Belgique, l’impact social et culturel de l’installation définitive d’une communauté étrangère comme la marocaine, aujourd’hui la plus forte d’origine non-européenne,  est beaucoup plus visible qu’ailleurs en raison de la petite taille du pays. Aujourd’hui, 20% de la population belge est issue de l’immigration. Mais quand on se promène dans certains quartiers de Bruxelles, l’impression va au-delà. Ne disait-on pas, depuis des années déjà, que les Marocains, au train où ils allaient, allaient bientôt constituer la moitié de la population bruxelloise ! En effet, à la différence de la France, les immigrés marocains et leurs descendants ne se sont pas retrouvés relégués à la périphérie urbaine. Pour ce qui est de Bruxelles par exemple, ils ont pris pied au cœur de la capitale, dans des quartiers centraux et, parfois, même historiques, comme les Marolles, le plus vieux quartier de Bruxelles. C’est donc là que «le petit Maroc» s’est développé, là où, dès que l’on pose pied, l’entre soi vous saisit, où, n’eût été la grisaille des murs et du ciel, on se croirait au pays. Pour les Belges d’origine, surtout les vieux Bruxellois, on peut comprendre que, parfois, le sentiment d’être envahi l’emporte sur des sentiments plus nobles. Un peu comme si, un beau jour, le vieux centre-ville de Casablanca devenait subsaharien et que les visages et les couleurs ne soient plus que ceux de nos frères africains du sud du continent. Cette évolution, il faut bien avoir conscience, est en cours et le Maroc est appelé à connaître, comme les pays d’Europe où ces fils ont été prendre graine, une transformation profonde de son paysage social et culturel. Pour le meilleur, même si, parfois, le pire aussi peut être de la partie.

Cinquante ans après la signature de l’accord bilatéral belgo-marocain de 1964, où en est-on ? La conclusion, mâtinée de cet humour belge très pince-sans-rire, d’un expert est peut-être celle qui résume le mieux la situation. «La Belgique est le pays où le sentiment négatif face aux immigrés est le plus grand alors que c’est le pays où cela se passe le mieux». En effet, la discrimination, des problèmes récurrents d’intégration, de repli sur soi et de délinquance chez les plus jeunes, les maux habituels propres aux populations issues de l’immigration n’épargnent pas les Marocains de Belgique. Mais, dans le même temps, alors que les parents sont arrivés analphabètes pour leur quasi-majorité, nombre des fils sont devenus des personnes en vue au sein de la société belge. Ils sont ministres, élus, entrepreneurs, stars du petit écran, artistes… Ainsi, pour ne citer que cet exemple, le chanteur belge de cette année 2014 est-il d’origine marocaine. Au-delà maintenant des réussites éclatantes comme des focalisations médiatiques sur les illuminés religieux et les détrousseurs de vieilles dames, il y a toute une population qui, sans bruit, mène tranquillement son petit bonhomme de chemin et dont la Belgique est tout simplement devenue le pays. Cinquante ans après, le pays d’accueil a-t-il gagné au change ? Les yeux fermés, on peut affirmer que oui parce que l’immigration, en dépit des problèmes qu’elle soulève, est toujours une richesse. Une certitude que les Marocains qui, de migrants, se font à leur tour hôtes, devraient constamment conserver présente à l’esprit.