Une dégradation inquiétante

La vitesse avec laquelle le visage de nos sociétés maghrébines se transforme donne le vertige. Prenez les plages par exemple. Lors des vacances de l’Aïd, détour du côté de celle des Sables d’Or, à  une quinzaine de kilomètres de Rabat. Ramadan achevé, les baigneurs l’ont à  nouveau investie. Mais ces baigneurs, dans leur immense majorité, étaient de sexe masculin

Au Maroc, les évènements survenus le 8 juillet dernier dans la vallée de Mzab en Algérie ont été traités essentiellement à travers la nouvelle polémique ouverte par Alger qui a accusé de manière indirecte le Maroc d’être l’instigateur de cette flambée dramatique de violence. «Un Etat frère soutiendrait financièrement les mouvements amazighs autonomistes de Mzab. Des pays connus pour être des ennemis de l’Algérie ont planifié les évènements de Ghardaïa», avait déclaré le Premier ministre algérien Abdelmalek Sellal, laissant le soin à la presse d’attaquer nommément le Maroc et de déverser son fiel sur lui. Ces évènements tragiques qui auront entraîné le décès de plus de 25 personnes en 48 heures, sans compter les nombreux dégâts matériels (bâtiments et maisons brûlés), interpellent cependant au-delà de la guéguerre verbale entre voisins. Ils sont en effet une illustration supplémentaire de la dégradation inquiétante du vivre-ensemble qui va en s’accentuant dans l’ensemble du Maghreb. Si chaque pays a sa réalité propre, force est de constater que, partout, le respect de la différence et du droit de chacun de vivre selon ses croyances et ses convictions sont mis à mal par un mode de pensée totalitaire sur lequel l’idéologie fondamentaliste s’est greffée, instrumentalisant l’argument religieux au profit d’enjeux dépouillés de toute portée spirituelle. Les violences survenues lors de la première semaine de juillet en Algérie ont opposé les Berbères aux Arabes. Or ces deux communautés forment le socle de la société maghrébine. Les fondements mêmes de celle-ci sont en péril dès lors que l’affrontement entre ses deux composantes ethniques tombe dans la violence. Dans la région où sont survenus les troubles du 8 juillet, Arabes et Berbères ont vécu en bonne intelligence pendant des siècles. Mais depuis 2013, la vallée fait parler d’elle par la multiplication des heurts entre les deux communautés. Ce 8 juillet, le sang a coulé, avec le risque d’inscrire la haine et l’esprit de vengeance dans les mémoires collectives. Les causes de la mésentente, comme dans toute coexistence sociale, doivent relever des problèmes de la quotidienneté. Mais les Berbères mozabites suivant le rite ibadite à la différence des Arabes qui, eux, sont malékites, la dimension confessionnelle, et ethnique, prend le dessus, envenimant les tensions et les transformant en affrontements communautaires. Le voisin devient l’ennemi parce que ses coutumes et son mode de vie diffèrent des siens. Et cela est gravissime. Avec la quasi-disparition au fil des décennies de sa communauté juive, le Maghreb est devenu monolithique sur le plan religieux, l’islam restant la seule religion de ses actuels habitants. Or voilà maintenant que c’est à l’intérieur même de cette communauté musulmane que la fracture menace entre les malékites (majoritaires) et ceux qui, comme les Berbères mozabites, suivent d’autres rites. Car toute la perversion de la pensée totalitaire est là. La différence y est combattue dans son essence. Or tout être est intrinsèquement différent de l’autre. Dès lors la volonté de «purification» qui anime les porteurs de cette pensée ne peut conduire qu’à la destruction du vivre-ensemble et, par là, à la violence et à la mort.

La vitesse avec laquelle le visage de nos sociétés maghrébines se transforme donne le vertige. Prenez les plages par exemple. Lors des vacances de l’Aïd, détour du côté de celle des Sables d’Or, à une quinzaine de kilomètres de Rabat. Ramadan achevé, les baigneurs l’ont à nouveau investie. Mais ces baigneurs, dans leur immense majorité, étaient de sexe masculin. Il n’y avait quasiment pas de femmes, ou il fallait les chercher à la loupe sur une plage qui, longtemps, a été joyeusement mixte! Année après  année, le phénomène s’amplifie et cette évolution insidieuse n’est pas pour rassurer. L’éviction des femmes des plages, tout comme cette multiplication exponentielle des barbes hirsutes dans le paysage urbain, témoigne de l’augmentation de la pression islamiste (salafiste ?) sur la société. Les multiples atteintes aux libertés individuelles qui ont émaillé le mois de Ramadan ont été autant de signes alarmants. Si elle a concerné les mœurs, cette montée de l’intolérance doit être prise pour ce qu’elle est : un danger pour le vivre-ensemble d’une manière générale.