Une course de fond

Celui sur lequel, en France, on écrivait «Vendez l’Arc de Triomphe, vendez la Tour Eiffel mais ne vendez par Larbi Ben Barek» est mort dans la misère au Maroc. Pire que cela : dans la misère et la solitude. Il était décédé depuis une semaine avant que sa mort ne soit découverte ! On peut mieux comprendre dès lors pourquoi les petits-enfants et les arrières-petits enfants de Ben Barek sont aujourd’hui des Français !

Nous sommes dans les années 40. Larbi Ben Barek, qui jouait à l’Olympique de Marseille, s’apprête à s’envoler pour l’Espagne où il doit rejoindre l’Athético de Madrid. Dans la presse marseillaise, un éditorialiste s’écrie alors : «Vendez la Tour Eiffel, vendez l’Arc de Triomphe mais ne vendez pas Larbi Ben Barek !». Cette anecdote a été rapportée par l’un des fils du footballeur d’exception que fut Larbi Ben Barek lors du colloque sur «Les sportifs marocains du monde : Histoire et enjeux» organisé par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) à Casablanca les 24 et 25 juillet. A l’issue d’une communication sur leur père faite par un universitaire français, Mustapha et Ahmed, les deux fils de Ben Barek, furent invités à prendre la parole. Si l’aîné s’en tint aux remerciements d’usage et à cette petite histoire qui donne un aperçu de qui fut celui que l’on surnommait alors «La Perle noire», le cadet, Mustapha, ne put s’empêcher de laisser percer une amertume. Il commença d’abord par dire que lui aussi était un résident marocain à l’étranger. Lui, ses enfants et ses petits-enfants. Puis par raconter comment il fut reçu, lors d’un passage à Marseille, par le comité olympique de la ville, les réceptions, les conférences, les interviews auxquelles il eut droit. Là-dessus, il fit part de la peine qui a été la sienne de voir l’importance accordée à son regretté père là-bas quand ici, faute d’en avoir cultivé le symbole, les jeunes en sont à ne même pas savoir qui il fut.

Le sport, comme nombre d’autres pans de l’histoire marocaine, souffre d’un déficit de mémoire. Remédier à cet état de fait , tel était l’objectif défini à ce colloque qui, pour reprendre les termes du communiqué de presse, «entend(ait) contribuer à l’écriture de la longue histoire des sportifs marocains à l’étranger, allant du milieu des années 30 aux nouvelles générations de sportifs marocains issus de l’immigration en passant par les figures légendaires des années 1950 et 1960». Ce travail est d’autant plus nécessaire que le sport, au regard de l’importance prise dans la sphère économico-sociale à l’échelle internationale, est devenu un haut lieu d’identification pour la jeunesse actuelle.

A l’image de la fuite des cerveaux, «l’achat» des sportifs de haut niveau par les pays du Nord participe à dépouiller ceux du Sud de leurs forces les plus vives, contribuant à les rendre orphelins de modèles dans lesquels leurs jeunes peuvent puiser des raisons de fierté. Ben Barek a fait partie de cette première génération de joueurs maghrébins à avoir joué, et brillé, au sein de clubs européens.
Pelé déclara un jour que si lui, Pelé, était le roi du foot, alors Ben Barek en était le dieu. C’est dire l’aura dont a joui celui qui fut la première grande star du football. Sa carrière internationale terminée, Larbi Ben Barek a rejoint son port d’attache, le Maroc. Or, écoutons ce que nous dit à ce propos son fils cadet. «Mon père a tenu à ce que nous vivions au Maroc. Il ne voulait pas que nous grandissions dans la société française. Mais moi, avec mes enfants, j’ai fait le choix inverse. Je n’ai pas voulu qu’ils restent vivre au Maroc et je les ai emmenés en France». Toute la problématique du Maroc moderne se trouve ici résumée. Auréolé de gloire et de succès, Ben Barek est revenu mettre ses compétences au service de son pays. Celui-ci en a-t-il su en faire bon usage ? La question est à poser aux responsables. Ce que l’on sait par contre, c’est que celui sur lequel, en France, on écrivait «Vendez l’Arc de Triomphe, vendez la Tour Eiffel mais ne vendez par Larbi Ben Barek» est mort dans la misère au Maroc. Pire que cela : dans la misère et la solitude. Il était décédé depuis une semaine avant que sa mort ne soit découverte ! On peut mieux comprendre dès lors pourquoi les petits-enfants et les arrières-petits enfants de Ben Barek sont aujourd’hui des Français !

Tout le monde s’accorde à reconnaître que les Marocains de l’extérieur, sportifs ou autres, se caractérisent par leur grand attachement à leur pays d’origine. Dans le domaine sportif, ils sont ainsi nombre de joueurs de haut niveau, qui, bien qu’ayant grandi en situation d’immigration, tiennent à s’illustrer sous les couleurs marocaines, et ce, au détriment parfois de leur carrière.

Ainsi en a-t-il été par exemple d’un Hicham Arazi au tennis ou d’un Mustapha Hajji au football. Mais, dans le même temps, au Maroc même, le sentiment patriotique s’émousse et les jeunes, dans leur immense majorité, ne rêvent que de départ. Ce paradoxe mérite d’être creusé et ses causes dûment analysées. Mais en vérité, celles-ci sont archiconnues. Demeure la volonté d’y remédier. Une course de fond qui requiert un souffle sacrément long ! Bonnes vacances à tous.