Une bombe à  retardement…

La jeunesse a toujours soif d’engagement et d’idéaux. Faute d’autre utopie porteuse, les jeunes musulmans se retrouvent à  n’avoir plus que la religion, et la religion dans sa compréhension la plus obscurantiste pour leur parler. Et c’est là  le drame actuel, notre drame à  tous qui, pour être dépassé, appelle des réponses sociétales mais également existentielles

Comme chaque année, le Maroc a commémoré au cours de ce mois de mai ce tragique soir lors duquel une dizaine de jeunes de Sidi Moumen se sont fait exploser en plusieurs points de Casablanca, tuant une quarantaine de personnes et en blessant une centaine d’autres. Ces attentats atroces, ont provoqué un séisme dans la psyché marocaine, créant un avant et un après 16 mai 2003. Ils ont fait voler en éclats cette illusion d’un pays préservé de par son histoire de la tentation de l’extrême, et révélé l’étendue du désespoir dans lequel baignait une frange de la jeunesse marocaine. Plus que la misère matérielle, qui n’est pas un fait nouveau, c’est l’exclusion et l’impossibilité de se projeter dans un avenir qui ont poussé les auteurs de ces attentats suicides dans les bras des cerveaux malades du terrorisme intégriste. Les études et les reportages se sont multipliés sur Sidi Moumen et l’expression «des morts vivants» utilisée pour décrire les jeunes kamikazes est restée.
«Des morts vivants», tels, en effet, se vivaient, comme on devait le découvrir alors, nombre de jeunes habitants de ces lieux de non-droit mais aussi de non-vie que sont les quartiers périphériques comme Sidi Moumen. Depuis, les autorités publiques ont multiplié les efforts pour les désenclaver et les animateurs sociaux et culturels les ont investis avec plus ou moins de constance, et de bonheur. Avec le même espoir, celui du «plus jamais ça». Mais la menace terroriste perdure, épée de Damoclès toujours suspendue au-dessus des têtes. Depuis, il y eut ces deux tentatives d’attentats suicides à Casablanca (quatre et cinq morts, les kamikazes et un malheureux policier). Et, en 2011, l’attentat au colis piégé du café Argana à Marrakech, avec son lourd bilan de 17 morts, est venu raviver le traumatisme.
Régulièrement, les informations communiquées par la police sur le démantèlement de cellules terroristes rappellent la permanence de ce danger. Un danger qui s’est amplifié sous la conjugaison de deux facteurs exogènes : l’installation d’Al Qaïda au Sahel et, depuis quatre ans, le conflit syrien.
Même si, à la différence des Européens, les autorités marocaines ne s’appesantissent pas sur le sujet, le phénomène des jeunes qui vont combattre dans les rangs djihadistes en Syrie constitue une véritable bombe à retardement. Sur la dizaine de milliers de combattants étrangers présents sur ce champ de bataille, on compterait, ceux de la diaspora compris, près de 2000 Marocains. Un chiffre qui donne froid dans le dos quand on pense à leur retour après être passés dans des rangs djihadistes. En Europe, la question inquiète au plus haut point. Le mois dernier, le président Hollande lui-même s’est exprimé sur le sujet pour annoncer la prise de mesures pour «empêcher, dissuader et punir» ceux ou celles qui seraient tentés par le djihad. Et, ces derniers jours, l’interpellation et la mise en examen de sept jeunes revenus de Syrie a donné lieu à un grand tapage médiatique.
Là encore, les journalistes qui traitent l’actualité à chaud, ont cherché à comprendre les ressorts derrière ces vocations mortifères. Se penchant sur le cas de certains de ces jeunes, ils ont constaté que «le contexte personnel, pas plus que le contexte du quartier, ne permettait d’éclairer leur décision».
Par contre, ce qui ressortait des témoignages recueillis sur le terrain, c’est ce fort besoin que pouvaient ressentir ces jeunes de se sentir utiles, «de donner sens à leur vie» faute de s’inscrire dans un futur professionnel et parce qu’habités en permanence par un sentiment d’inutilité.
Les réalités marocaines et européennes diffèrent mais ce besoin de sens qui pousse à aller flirter avec la mort pour se sentir enfin vivre se retrouvent ici comme là. A travers le temps aussi. En 1936, lors de la guerre d’Espagne, les Brigades internationales attirèrent quelque 35 000 volontaires, d’Europe et des USA, qui s’engagèrent aux côtés des républicains au nom du combat pour la liberté et la démocratie. Dix mille y laissèrent la vie. La jeunesse a toujours soif d’engagement et d’idéaux. Faute d’autre utopie porteuse, les jeunes musulmans se retrouvent à n’avoir plus que la religion, et la religion dans sa compréhension la plus obscurantiste pour leur parler. Et c’est là le drame actuel, notre drame à tous qui, pour être dépassé, appelle des réponses sociétales mais également existentielles.