Une barrière, même de sécurité, ça sépare

Ce dimanche 14 septembre, le marché El Koréa de Casablanca a connu une animation inhabituelle. A dix-huit heures, une faune particulière l’envahissait. Cette faune, c’était nous. Nous, «représentants de la société civile» devant lesquels, au simple look et à la manière d’être, le chemin s’ouvrait avec obligeance.
Ce dimanche au marché El Koréa, il y avait donc nous. Et il y avait eux. Eux qui vivent sur place et ne représentent qu’eux-mêmes. Ou ce «Maroc d’en bas» que l’on se plaît dans les titres accrocheurs à opposer au «Maroc d’en haut». Un titre de circonstance. Car, pendant que nous, nous marchions à l’intérieur des barrières délimitant le périmètre où nous nous rendions, eux suivaient notre marche du regard de l’autre côté de ces barrières. Et des barrières, on en avait placé à profusion ! Avec des policiers postés à chaque coin, des talkies-walkies en effervescence et même des pompiers sur le pied de guerre dans leur camion citerne.
Trois jours auparavant, un homme avait été abattu, ici, à bout portant, par deux tueurs masqués. En plein jour, comme dans un vrai film policier. Un homme simple, un citoyen sans histoires qui tenait un commerce de bois à El Koréa. Son tort ? Être juif. Être un de ces 3 000 Marocains de confession israélite qu’aucune sirène sioniste n’a réussi à détacher de leur terre natale. Par le choix de la date, le 11 septembre, ses assassins avaient signé leur crime avec ostention.
Ce 11 septembre, c’est donc un Marocain de confession juive qui est tombé. Mais le 16 mai précédent, ce sont 41 personnes de toutes confessions et de toutes catégories sociales confondues qui périssaient, victimes de la démence fanatique. Et il y a quelques jours, deux gamines projetaient de se faire exploser dans un supermarché. Cela pour dire qu’au-delà de la dimension raciste du crime d’El Koréa, ce qui est en cause, c’est d’abord un projet de société : le projet d’une société ouverte et plurielle où chacun est reconnu et respecté pour ce qu’il est, quelles que soient sa race, sa couleur ou sa confession.
Trois jours après l’assassinat d’Albert Rebibo, nous nous sommes retrouvés devant son magasin, là où il fut lâchement assassiné. Diffusé de manière confidentielle, le mot d’ordre a réuni, au côté des représentants de la communauté juive, la poignée habituelle de militants du camp moderniste. C’était bien que nous soyons là pour exprimer notre solidarité avec nos concitoyens juifs et notre dégoût face à ce type d’acte, mais pourquoi a-t-il fallu céder à la psychose du sécuritaire ? Pourquoi a-t-il fallu que celle-ci vienne dénaturer une manifestation et lui faire véhiculer le message inverse de celui qui était le sien ? Albert Rebibo commerçait à El Korea depuis plus de trente ans. Il appartenait à ce quartier. Il y avait des voisins, des collègues, des clients et très certainement aussi des amis. Certes, Albert Rebibo était juif, certes il a été tué parce que justement il était juif et que ses assassins savaient pouvoir jouer sur la colère et la révolte engendrées par les exactions d’un criminel nommé Sharon. Mais Albert Rebibo était aussi un Marocain. Un Marocain d’El Koréa à l’image de ses voisins. Or, par la mise en place d’un tel dispositif de sécurité, on a gommé toute cette dimension. Ce sit-in, à El Koréa de surcroît, devait mettre en exergue ce qui unit au détriment de ce qui sépare. Il était l’occasion de faire corps pour dénoncer le crime de l’intolérance. Ceux qui ont tué le 11 septembre sont les mêmes que ceux du 16 mai et c’était cela le message. En lieu et place de cette communion, on nous a dressé des barrières ! Pour que celles-ci soient encore plus fortes, pour que le fossé soit encore plus profond ! Bravo !
On nous aurait envoyé un kamikaze? On nous aurait tiré dessus ? A El Koréa comme ailleurs, il faudra désormais vivre avec ce risque. Par contre, si nous voulons remporter le combat contre ces ennemis de l’ombre, il serait temps que nous revoyions notre copie !