Une audience perturbée involontairement par des touristes

une troupe de touristes japonais fit irruption dans la salle, pendant qu’une audience s’y tenait. Tout le monde fut surpris. Le policier en faction devant l’entrée principale avait pour consigne, entres autres, de ne pas refuser l’entrée aux touristes, pour peu qu’ils soient constitués en groupes, et dirigés par des guides.

Appariteurs, chaouchs, policiers, agents de sécurité, greffiers, magistrats, secrétaires, livreurs… Dès le petit matin, aux alentours de sept heures, le palais de justice de Casablanca sort de sa léthargie, pour se transformer, au fur et à mesure, en véritable ruche. Les citoyens qui s’y rendent pour traiter leurs affaires sont alors surpris de voir une telle animation dans un lieu réputé austère. L’austérité ne fait pas défaut, du moins en apparence. Les salles d’audience, comme la salle numéro 1, au milieu même de l’édifice, sont de véritables joyaux d’architecture. C’est aussi dans cette salle qu’ont lieu les audiences civiles, qui drainent en général beaucoup de monde. La particularité de cette salle provient du fait qu’elle se trouve située en face de l’entrée principale du tribunal. Les visiteurs, plaideurs, …ou promeneurs qui pénétrèrent dans le tribunal de Casablanca, passent inévitablement devant la porte d’entrée de la salle. Ce qui parfois donnait lieu à des scènes pour le moins cocasses. Comme ce jour banal où une troupe de touristes japonais fit irruption dans la salle, pendant qu’une audience s’y tenait. Tout le monde fut surpris. Le policier en faction devant l’entrée principale avait pour consigne, entres autres, de ne pas refuser l’entrée aux touristes, pour peu qu’ils soient constitués en groupes, et dirigés par des guides professionnels. Après tout, le palais de justice faisait  un peu partie de la mémoire de la ville, puisqu’il fut édifié au début du siècle passé, et que son architecture, imposante, attirait les regards des passants. Il laissa donc entrer le groupe. Le guide, lui, était relativement novice, et ne savait pas contenir son groupe qui du coup s’étira en longueur, et certains touristes, en fin de «peloton», se retrouvèrent devant l’entrée de la salle d’audience.

En Europe, les tribunaux sont munis de systèmes électroniques, sous forme de petits panneaux, placés devant les principales salles d’audience, et même devant les portes des cabinets des juges d’instruction. On peut y voir s’afficher, à certains moments de la journée, l’inscription suivante: «Audience en cours», ce qui signifie que toute intrusion intempestive serait dérangeante. Ici, rien de tel et voilà nos touristes en train de mitrailler avec leurs appareils le décor qui se présente à leurs yeux, à savoir une salle d’audience d’une belle beauté architecturale… mais vivante, en plus. Au fond, le magistrat, qui tenait audience ce matin-là, siégeait, entouré de ses conseillers, le président en robe verte à manches noires, et les assesseurs aux robes de couleurs légèrement différentes. Des avocats en robes noires circulaient dans les travées, et les bancs du public étaient clairsemés, les Casablancais aimant à se rendre au tribunal pour assister aux audiences, un peu comme lorsqu’on se rend à un cirque. Le président hésita un instant avant de réagir, mais il n’en fallut pas plus pour entendre crépiter les appareils photos des touristes. Or, il est une règle impérative au Maroc, du reste fort discutable : il est interdit de prendre des photographies à l’intérieur des administrations publiques, et le tribunal en est une ! De plus, et par réflexe professionnel, les magistrats abhorrent le fait de se voir pris en photo : consignes du ministère, pudeur naturelle, phobies des photographies : on ne le saura jamais.

Que faire alors en pareil cas ? Le magistrat se trouvait piégé à son insu, et il réalisa aussitôt la mauvaise publicité que cela ferait si sa réaction était trop violente. Il opta, en homme avisé, pour une solution sage, consistant en un premier temps à suspendre l’audience. Puis il s’adressa directement au groupe de touristes, demandant si quelqu’un parlait le français, ce qui était le cas. Il lui demanda fort gentiment d’expliquer aux touristes qu’ils se trouvaient dans un palais de justice et non dans un zoo. Que dans ces lieux, se tenaient des audiences, consacrées aux affaires quotidiennes des citoyens, et que tout cela demandait un minimum de concentration, avant de demander benoîtement : «Et dans votre pays, les touristes peuvent-ils entrer partout ?» La réponse est immédiate : «Pas du tout, les accès sont réglementés, et il est hors de question, par exemple, de pénétrer dans certaines administrations ; et pour celles qui revêtiraient un caractère attractif ou intéressant pour des visiteurs étrangers, des créneaux horaires sont aménagés, afin d’éviter le croisement de deux populations différentes». En voilà une idée qui est bonne, et qui pourrait être étudiée : aménager le tribunal de Casa-Anfa en deux lieux bien distincts : une partie fonctionnelle, comprenant les bureaux, les greffes, les secrétariats divers, etc., qui serait ouverte au public durant les heures de fonctionnement des administrations. Une fois l’administration fermée, vers 16h, et une fois vérifié que tous les bureaux sont bien fermés, organiser des circuits touristiques comprenant une simple déambulation dans les couloirs du tribunal, ce qui permettrait aux visiteurs étrangers d’admirer  la conception et l’organisation du palais de justice, à la marocaine, artistique et fonctionnelle! Après tout, le palais de justice de Paris est bien ouvert au public, sous certaines conditions, mais au moins les Parisiens peuvent visiter ce splendide bâtiment, et en apprécier les beautés architecturales qu’il renferme. Idée à creuser pour notre futur ministre de la justice !