Un vent mauvais

Malgré les épidémies, les guerres, la malnutrition et autres fléaux qui la déciment, l’Afrique noire est porteuse d’une extraordinaire force de vie. Et surtout d’un sens des valeurs qui contribue au maintien de la cohésion sociale et confère aux relations humaines une qualité qui se perd ailleurs. Face à  la crise, pas la crise financière mais la crise des valeurs, elle peut être notre chance. Une fois que le spectre d’Ebola se sera éloigné

A-t-on jeté un sort à l’Afrique ? Ce continent est-il maudit à jamais ? Comment ne pas le penser au vu de la nouvelle catastrophe qui s’est abattue sur lui avec l’épidémie Ebola ? Au moment où sa formidable croissance lui attirait les prétendants par brassées, où il devenait le continent de l’avenir, celui dans lequel le monde en crise voyait sa planche de salut, le virus en refait à nouveau un épouvantail. Il y a vraiment là quelque chose qui tient de la malédiction éternelle ! Le Maroc, qui ambitionne d’être le hub de l’Afrique, peut se targuer d’être l’un des rares pays, face à la menace de l’épidémie, à savoir raison gardée. Conformément aux recommandations de l’OMS, il s’est refusé à ostraciser les zones touchées, maintenant avec elles ses liaisons aériennes, organisant des forums et recevant des participants africains sans restriction aucune. Mais, principe de précaution oblige, il n’a pas pu aller au-delà et s’est vu contraint de demander le report de la CAN 2015 qu’il devait accueillir sur son sol en tant que pays organisateur.

Au Maroc comme ailleurs, le matraquage médiatique jouant, la crainte de la propagation jusqu’à nos rives du virus Ebola commence à hanter les esprits. En début de semaine, un quotidien arabophone rapportait l’admission de deux cas suspects à l’hôpital Moulay Youssef, une mère subsaharienne et son enfant. Fort heureusement, les tests se seraient avérés négatifs. Cependant, vu les détails donnés par le journal sur le manque de précaution pris au cours de l’examen des deux malades, on ne peut manquer de s’inquiéter. Quand on sait qu’en Espagne et aux USA, deux aides-soignantes ayant eu à s’occuper de personnes infectées par le virus ont été atteintes à leur tour, et ce, malgré l’instauration d’un protocole de sécurité rigoureux, on se demande, au regard de l’état désastreux de nos hôpitaux, ce qu’il en serait à notre niveau si Ebola venait à frapper. Un dispositif a été mis en place dans les ports et aéroports pour détecter les voyageurs porteurs du virus mais qu’en est-il des clandestins qui franchissent illégalement les frontières terrestres ? Ils sont des milliers à le faire. En termes d’exportation du virus, le plus grand danger se trouve à ce niveau. Et cela ne va pas arranger les rapports avec la communauté subsaharienne installée dans notre pays. Cette dernière fait l’objet de comportements racistes dont certains peuvent être d’une extrême violence comme en témoignent les incidents récurrents rapportés par la presse. A présent que le virus Ebola est associé à l’homme noir, sa situation risque de devenir encore plus difficile. En Ebola, les racistes et xénophobes de tout bord vont trouver le prétexte idéal pour justifier les attitudes vexatoires et discriminatoires.

Une nouvelle fois, un vent mauvais souffle sur l’Afrique noire. Pourtant, ce continent auquel nous appartenons et sur le sol duquel l’homme a fait ses premiers pas a tant à apporter à un monde dont bien des boussoles se dérèglent. Malgré les épidémies, les guerres, la malnutrition et autres fléaux qui la déciment, l’Afrique noire est porteuse d’une extraordinaire force de vie. Et surtout d’un sens des valeurs qui contribue au maintien de la cohésion sociale et confère aux relations humaines une qualité qui se perd ailleurs. Ainsi, par exemple, de l’esprit de solidarité et d’entraide toujours très fort. Bien des maux que nous vivons aujourd’hui trouvent leur source dans le délitement du lien social, dans une éducation qui n’inculque plus le sens de la restitution et du partage. Du coup, il n’y a plus de liant entre les classes sociales. Ceux qui ont méprisent ceux qui n’ont pas, et ceux qui n’ont pas détestent ceux qui ont. La pauvreté s’est réduite dans le pays mais le sentiment d’exclusion a grandi. Avant, les portes s’ouvraient devant le démuni. Dans les maisons, il y avait toujours un plat pour le pauvre. Or, dans le partage du pain, se lit une reconnaissance de l’autre comme son semblable. Cette solidarité ancestrale, inscrite dans la culture islamique en tant qu’obligation religieuse, prend du plomb dans l’aile au fur et à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale. L’Afrique noire, elle, continue à en user comme l’un de ses leviers majeurs de fonctionnement. Face à la crise, pas la crise financière mais la crise des valeurs, elle peut être notre chance. Une fois que le spectre d’Ebola se sera éloigné.