Un trio de choc

Asmaa, Rania, Selma…, un trio de choc ! Dans ce jeu de l’image que les sociétés renvoient d’elles-mêmes, l’atout «dames» pèse aujourd’hui de tout son poids. Un atout qui doit se transformer en levier du changement.

Le13 juillet, à Paris, Nicolas Sarkozy triomphait. A la veille de la fête nationale française, son «Union de la Méditerranée» voyait le jour avec pas moins de 43 chefs d’Etat penchés au-dessus de son berceau (seule ombre au tableau, le nôtre, pourtant attendu, ne figurait pas sur la photo de famille). L’autre facteur de satisfaction pour le président français fut d’avoir réussi à réunir à la même table le Syrien Bachar Al Assad et l’Israélien Ehud Olmert. La venue du président syrien en France a compté parmi les évènements majeurs de ce sommet.

La Syrie étant, avec l’Iran et quelques autres moutons noirs, de ceux que l’Occident range sur la liste de ses infréquentables, l’invitation de son président par Nicolas Sarkozy ne fut pas sans créer des remous. Seulement voilà, Bachar Al Assad ne vint pas seul mais accompagné. Et celle qui se tenait à ses côtés chamboula par sa présence l’image d’un pays, caricaturé jusque-là sous les traits d’une abominable dictature moyen-orientale. Ainsi peut-on lire dans la Bible des magazines people français, Paris Match, qu’elle contribua à donner «un visage humain à un pays qui fait peur».

On l’aura compris, c’est de la first lady syrienne qu’il est question. Une silhouette gracile, des traits d’une finesse extrême et un français parfait, Asmaa Al Assad est éblouissante. Diplômée en littérature française, l’épouse du président syrien, qui est née et a vécu à Londres jusqu’à son mariage, ne se contente pas d’être belle.

A l’aise dans les deux cultures, arabe et occidentale, elle était sur le point d’intégrer Harvard quand Cupidon croisa son chemin. En lieu et place de la carrière d’économiste à laquelle elle se destinait, la jeune femme joue désormais les éminences grises aux côtés de celui qui n’était pas destiné à devenir le président de la Syrie. Considérée comme l’un de ses plus proches collaborateurs, elle est à l’origine de multiples projets en matière de micro-crédit et d’enseignement non conventionnel.

Dans l’interview accordée à la revue française, elle décrit sa relation avec son époux comme se basant «sur des principes démocratiques d’échange et de respect», dit de leur couple qu’il est «une équipe soudée» et leur vie à deux, «une véritable mission au service de la Syrie». Au détour d’une question, elle précise aussi que le couple présidentiel vit dans un appartement sans prétention et se passe des services d’un personnel.

L’émancipation féminine est considérée comme un indice majeur de la modernité d’une société. D’où l’atout fondamental qu’une Asmaa, une Rania ou une Selma représentent pour leur époux en terme d’image. La première du trio à s’être fait connaître est Rania de Jordanie.

Quand, à la mort du roi Hussein en 1993, son mari, le roi Abdallah, monta sur le trône, elle devint, du haut de ses 23 ans, la plus jeune reine du monde. Ce n’est cependant pas tant son extrême jeunesse que son extrême beauté de «reine arabe» qui fit se braquer sur elle les projecteurs des médias. Elle est alors la seule – et c’est encore le cas – à se prévaloir d’un tel titre et, surtout, à jouir d’une totale visibilité.

Certes, sa belle-mère, la reine Nour, occupa une place de premier plan aux côtés de son époux, le roi Hussein. Mais elle était américaine, alors que Rania, elle, est arabe – et palestinienne de surcroît -, ce qui change tout. Comme Asmaa la Syrienne, Rania ne se satisfait pas d’être juste belle.

Outre l’implication de rigueur dans des activités sociales et humanitaires, elle prend à bras le corps la question de l’émancipation féminine, n’hésitant pas à partir en guerre contre les crimes d’honneur – toujours en pratique dans la région – au risque de s’attirer le courroux d’une frange de la société. Mais la jeune reine n’en reste pas là. Elle s’active aussi sur le front de l’opinion internationale. En mars dernier, la reine a créé sur Youtube son propre espace de dialogue. Objectif : «Dissiper les stéréotypes à propos de la religion musulmane et du monde arabe».

Qui le souhaite peut envoyer ses questions et commentaires à Rania qui lui répond directement, s’efforçant par ce biais de casser les préjugés et de faire découvrir aux gens la «réalité du monde arabe… tel quel, spontanément et sans filtres».

Le choix par Mohammed VI de Selma Bennani comme épouse exprime le même souci de modernité. La visibilité conférée à la «mère des princes» a constitué une rupture majeure avec une tradition séculaire. La satisfaction, la fierté même, avec laquelle elle a été accueillie par la majeure partie de la société montrent combien les mentalités étaient prêtes à ce type de «révolution tranquille». En effet, tant sur le plan intérieur qu’extérieur, il était devenu impératif que la femme du Roi cesse d’être une figure sans visage, enfouie dans l’ombre du palais.

Asmaa, Rania, Selma…, un trio de choc que voilà ! Dans ce jeu de l’image que les sociétés renvoient d’elles-mêmes, l’atout «dames» pèse aujourd’hui de tout son poids. Même au sein de la mouvance fondamentaliste qui dénonce à cor et à cri «les valeurs importées» et «l’acculturation des élites», il en est fait un usage abondant. Il suffit de voir le rôle joué par une Nadia Yassine à Al Adl ou Lihsan ou par les députées du PJD quand les nécessités de la politique intérieure (et surtout extérieure) l’exigent. Sur ce plan, on peut dire que la mondialisation n’a pas que du mauvais.

Mais il serait dommage d’en rester au seul peaufinage de l’image. Il revient à ces dames d’avoir une conscience aiguë de leurs responsabilités et de leur rôle de leader : l’atout doit devenir levier du changement.