Un train pas comme les autres

Le plus sidérant, c’est qu’une fois sur deux, le bidule électronique qui flingue les codes barre ne fonctionne pas. Alors, le contrôleur, agacé mais tenace, cherche un stylo pour marquer une croix sur le ticket. Pas de bol : le stylo ne marche pas. Il fouille dans sa sacoche, cherche quelque chose en grommelant, puis sort une vieille poinçonneuse.

Dans le compartiment de ce train qui relie Rabat à Casa, tous les voyageurs ont la tête de ceux qui voyagent. La tête de l’emploi : celui-là même qui les amène, précisément, à se réveiller le matin dans une ville pour aller travailler dans une autre.

Le train qui dessert l’axe Casa-Kénitra, nous l’avons souvent rappelé, est un labo de sociologie ambulant. Voire d’autres disciplines si l’on prête l’oreille, observe la faune et s’arme de patience. Mais les navetteurs au long cours ne prêtent que rarement attention à ces menues choses de la vie quotidienne. Par lassitude ou par la force des choses et, quelquefois aussi, par instinct de conservation.

On ne devient pas impunément un navetteur. On pourrait prendre les tics de l’habitué qui se met toujours au même endroit sur le quai, monte à la même place et plie son ticket dans le même sens. Ces tics pourraient se transformer à la longue en TOC (troubles obsessionnels compulsifs) comme disent les psys. Pire encore, ils sont contagieux.

Mais d’autres TOC menacent le voyageur sans soucis : les troubles obsessionnels du cheminot. On assiste depuis quelque temps à une agitation sans précédent sur le rail. La gare de la capitale est en travaux depuis pas mal de temps, mais on ne le dirait pas.

En effet, hormis le boucan causé par une structure métallique qui donne accès aux quais, on n’entend pas le moindre petit bruit de marteau dans l’ancienne salle des pas perdus. Pourtant, de belles palissades colorées nous annoncent une gare futuriste. L’affichage virtuel relève d’un jeu vidéo qui fait rêver tout ceux, et surtout celles portant talons hauts, qui manquent de se prendre les pieds dans les lamelles en métal de l’escalier provisoire.

Il faut voir cette structure tous les jours pour comprendre que l’art moderne et tout ce qu’on appelle «installations» dans des biennales d’art contemporain en Europe n’ont rien à offrir de nouveau. Ici, l’œuvre d’art devient utilitaire, s’use, vit et ne plie pas sous les pieds d’une foule pressée. Elle mugit, rugit et réagit. Comme un être vivant qui regarde passer les trains et les gens.
Et puis il y a les trains. Toutes les demi-heures en principe, sauf imprévu, lequel peut se révéler assez fréquent. Et lorsque l’imprévu est fréquent, ce n’est plus un imprévu. C’est une mauvaise habitude. Il existe aujourd’hui deux sortes de trains.

L’un est flambant neuf, avec un côté high-tech, silencieux, propre, muni de sièges ergonomiques et d’une climatisation plus ou moins contrôlée. Une fois dedans, on peut y croiser des femmes en tablier chargées du nettoyage permanent, vaporisant généreusement les travées à chaque station à coups de déodorisant dont l’odeur est, entre nous, plutôt dégueulasse, mais c’est le geste qui compte, n’est-ce pas ? Bref, on se sent dans un vrai train, roulant dans un pays normal et, on peut même dire que l’on se met à ressentir cette sensation, rare chez nous, d’en avoir pour son argent.

Et puis, il y a l’autre. Une grosse locomotive qui surgit du tunnel de la ville Rabat dans un bruit de tempête, flanquant la frousse aux célèbres pigeons qui ont élu domicile dans cette gare depuis belle lurette. Il n’a pas besoin d’être annoncé par la voix féminine enregistrée car on l’entend venir depuis Salé. Pas comme l’autre, qui surgit parfois sans crier gare, si l’on ose dire, parce qu’on avait omis de faire marcher l’annonce et la voix de la fille, gentille, sympa, polie et tout et tout. L’ancien train est vraiment ancien. Bon, il roule encore, mais portières ouvertes et toilettes nauséabondes, parce qu’elles ne ferment pas, parce que cassées, coincées, en débris.

Si l’on signale au contrôleur qu’il fait trop chaud, il se contente d’ouvrir les fenêtres, laissant entrer vacarme et poussière en maugréant une réponse devenue une antienne : «Ketbou al idara, assahbi, wa n’touma ghi tatnagrou alina h’na» (Plaignez-vous auprès de l’administration et arrêtez de nous chahuter !).

Il reste maintenant à tomber sur le bon train. On ne peut jamais le savoir. Comme on ne sait pas non plus pourquoi, tout en vivant dans le même pays, en payant le même tarif, dans la même gare de la même ville, on ne sait si l’on va avoir droit au train du futur ou à celui du passé.

C’est un autre mystère du rail que l’Office entretient avec un sens rare du paradoxe où la fiction fait la nique à la réalité. Le dernier étant ce bidule qui sert à composter électroniquement le code barre des tickets. En effet, depuis peu, les contrôleurs font leur tournée avec, à la hanche, comme un flingue, un machin qui relève de la Guerre des étoiles et qui lance un rayon vert accompagné d’un bip, ma foi assez techno.

Ça, c’est la fiction. La réalité est que ça pue dans le train que vous savez (parce qu’on a loupé l’autre, avec déo et service de nettoyage), la chaleur y est étouffante, la portière ne ferme pas et on vient de se faire caillasser par des gamins qui sortent d’une école en rase campagne. (Tout le monde ne peut pas sortir de l’Ecole normale sup’, vous me direz). Mais le plus sidérant, c’est qu’une fois sur deux, le bidule électronique qui flingue les codes barre ne fonctionne pas. Un coup de barre, sans doute. Alors, le contrôleur, agacé mais tenace, cherche un stylo à bille pour marquer une croix sur le ticket. Pas de bol : le stylo ne marche pas.

Il fouille dans sa sacoche, cherche quelque chose en grommelant, puis sort une vieille poinçonneuse. Il fait son petit trou dans le ticket, range le bidule dans sa sacoche et continue sa tournée en sifflant, comme un train normal qui entre en gare.