Un système éducatif à  réinventer

Chronique de Larabi Jaïdi.

C’est devenu un lieu commun : nous entrons dans une civilisation de l’intelligence, un monde où l’éducation et la qualification sont devenues les éléments essentiels de la compétitivité des entreprises et des nations, et de l’employabilité des individus.

Aujourd’hui, la grande majorité des emplois nécessite la maîtrise des compétences formelles, qui passent par une formation spécifique. Cette nécessité d’investir toujours plus dans l’éducation se traduit par une montée continue des dépenses globales liées à la formation de la part des pouvoirs publics. L’Etat assure ainsi, pour employer le jargon des économistes, une externalité positive, en offrant aux individus de meilleures chances d’intégration sociale et professionnelle, et aux entreprises un accès à des ressources en main-d’œuvre. En 2010, le Maroc prévoit de dépenser 49,4 milliards de dirhams dans le domaine de l’éducation. Ce montant représente 22% du produit intérieur brut (PIB), soit près du quart du Budget de l’Etat. En comparaison, notre pays dépense environ 6,3 milliards pour sa politique d’équipement et de transport et 8,2 pour sa politique agricole et de pêche maritime. Même si les comparaisons internationales sont périlleuses en la matière, le Maroc est, grosso modo, dans la moyenne des pays à revenu intermédiaire. Depuis le milieu des années 2000, la dépense pour l’éducation augmente sensiblement en termes réels (inflation déduite). Mais les rendements interne et externe du système de l’enseignement ne s’améliorent pas suffisamment.

Des grandes orientations de la COSEF, celui de la généralisation de la scolarisation semble le plus avancé. Quant aux autres, tout aussi essentiels, ils tardent à atteindre des niveaux de performance appréciables, que ce soit dans l’amélioration de la qualité, la formation des ressources humaines, l’organisation pédagogique ou la gouvernance du système. Le Plan d’urgence a mobilisé de grands moyens (34 milliards) ; trois de ses quatre orientations de réformes piétinent : il en est ainsi de la stimulation de l’initiative et de l’excellence notamment dans l’enseignement secondaire qualifiant, de l’affrontement des questions transversales, du partenariat.
L’amélioration de l’éducation passe certes par un accroissement des crédits qui lui sont consacrés. Mais elle dépend aussi d’une rénovation profonde de ses structures, de ses méthodes, de son mode de fonctionnement.

Le défi ne consiste pas seulement à financer l’éducation, mais à réinventer le système. Il ne servirait à rien de débloquer des milliards de dirhams si l’on ne fait que perpétuer le mode existant. Pour surmonter leurs crises, l’école, le collège, le lycée, l’université doivent retrouver un rôle dynamique, en résonance avec leur milieu. Dans les zones rurales, l’école doit dispenser des notions de santé, d’agriculture, d’utilisation rationnelle de l’eau et valoriser la culture locale en développant une pédagogie du milieu, qui s’appuie sur les repères culturels des enfants et sur l’environnement. L’activité économique a aussi besoin d’une évaluation des compétences nécessaires (où et comment développer les métiers de la mécanique, de l’environnement, du paramédical, des services ou un artisanat qualifié?), afin de fixer des objectifs et de construire des filières adaptées.

Dans le secteur de l’éducation, la faiblesse des résultats, notamment en matière de qualité des enseignements, ne tient pas seulement au manque de ressources, mais aussi, et surtout, à une gestion très centralisée et peu performante. L’examen des indicateurs de résultats et de gestion révèle de très fortes disparités entre provinces et entre zones urbaines et zones rurales. La distribution des enseignants est très aléatoire avec une très forte variation, entre établissements, du ratio élèves/ maîtres. Il en va de même de l’offre de formation continue des enseignants. L’exécution budgétaire est très peu déconcentrée, ce qui ne favorise pas la responsabilisation des acteurs et le pilotage par les résultats.

L’expérience des AREF ne donne pas tous les résultats escomptés. L’analyse des évaluations scolaires et des résultats aux examens révèle aussi de très fortes disparités entre établissements qui ne résultent pas simplement de distorsions dans l’allocation des ressources. Ainsi, le temps scolaire, qui est une variable clé dans l’apprentissage, est grevé par l’absentéisme des maîtres ou encore l’absence de maîtrise des classes à plusieurs niveaux. Ces difficultés illustrent l’enjeu d’une bonne gestion des établissements (respect du temps scolaire, motivation et encadrement des enseignants, contrôle social et implication des parents). Le renforcement des capacités, aux plans institutionnel, organisationnel et fonctionnel, des administrations chargées de mettre en œuvre les politiques nationales, depuis l’échelon national jusqu’à celui des établissements, demeure un défi majeur. Les insuffisances de la formation des enseignants et des cadres du système éducatif, les carences des systèmes d’incitation et l’implication insuffisante de la société civile dans la définition des politiques et la gestion des établissements apparaissent plus que jamais comme des éléments critiques dans la résolution des problèmes de capacités. La mise en place de modèles de scolarisation efficaces et adaptés aux besoins et aux ressources requiert des réformes dont la faisabilité politique et sociale est complexe.

La question de la formation des enseignants est emblématique de ces difficultés. La question des langues d’enseignement est centrale dans les processus cognitifs. La question du contenu de la formation est également un sujet dont la faisabilité pédagogique et politique pose problème si l’on en juge par le peu d’avancées observées sur ce dossier. En d’autres termes, il s’agit de transformer un système dévalué en modèle efficace, placé au centre d’un projet de développement. Ce type de réforme implique un partenariat bien compris entre l’Etat et les collectivités locales, les parents d’élèves, les communautés et les ONG, et un renforcement des compétences publiques.