Un sexe à  la place du cerveau

Nulle part dans le Coran, il n’est dit qu’une femme ne peut être imam. Or, en islam, ce qui n’est pas nommément interdit par le texte peut être autorisé par les juristes. Chaque école – malékite, chaféite,…- a tranché à  sa manière.

Repiqué sur internet, de l’un de ces innombrables forums de discussion qui foisonnent sur la Toile.
N’importe quoi !!! «J’espère que ceux qui sont au premier rang vont lui sauter dessus dès qu’elle se courbera !!! Et comme ça, ça va se terminer en partouze géante et ce sera bien fait pour elle ! Au moins, si elle ne finit pas sa prière, elle aura eu son plaisir !»

Ailleurs, en plus soft, sur un autre site : «Moi perso ok, on veut l’égalité homme/femme mais faut pas abuser non plus !!!
Je suis complètement contre cette femme ! Elle a fait la prière devant les hommes, après derrière elle, y avait les hommes et derrière les hommes, y avait d’autres femmes. Moi, ça me paraît louche …».

La femme qui déchaîne cette ire et cette lubricité s’appelle Amina Wadud. Le 18 mars dernier, dans une église apostolique de New York, elle a dirigé la prière du vendredi. Un tabou majeur est bousculé. L’événement, largement médiatisé, a été commenté avec une rare violence dans le monde musulman. Qu’elles s’expriment sous une forme triviale ou doctrinale, les condamnations suscitées en disent long sur les univers mentaux de nos sociétés.

Le Dr Amina Wadud, professeur d’études islamiques à l’université de Virginie, est une afro-américaine convertie à l’islam. Spécialiste de la question féminine dans le Coran, elle appartient au nouvel islam réformé, un courant minoritaire né au sein de la communauté musulmane américaine au lendemain du 11 septembre. Amina Wadud est devenue la première femme imam de l’histoire, même si cela ne dura qu’un jour. Jusque-là, aucune musulmane n’avait rempli cette fonction. Selon la doctoresse, en raison non d’un interdit canonique mais d’une lecture patriarcale des textes. Nulle part dans le Coran, il n’est en effet dit qu’une femme ne peut être imam. Or, en islam, ce qui n’est pas nommément interdit par le texte peut être autorisé par les juristes.

La question de l’imamat féminin a été longuement discutée lors des premiers siècles de l’hégire. Chaque école a tranché à sa manière. Alors que les malékites interdisent aux femmes la direction de la prière, les chaféites l’y autorisent à condition que les fidèles soient des femmes. Amina Wadud, qui défend le principe d’une égalité absolue des genres en l’islam, remet en question ces lectures. Elle estime et entend montrer que les femmes peuvent aussi être des chefs spirituels. «Les musulmans ont malheureusement utilisé des interprétations hautement restrictives de l’Histoire pour aller à reculons. Avec cette prière, nous allons de l’avant.»

Malgré des menaces de mort et le refus de trois mosquées de l’accueillir, elle a mené à terme son projet. Pendant que, dehors, une dizaine de manifestants vouaient l’hérétique au feu de l’enfer, une centaine de fidèles, hommes et femmes, en rangs confondus et non séparés, se sont alignés derrière leur imam. Face contre sol, ils se sont prosternés sous sa conduite. Et la prière n’a pas dégénéré en partouze !!!

Invité à s’exprimer sur le sujet, le très médiatique cheikh égyptien Youssef Al Qaradawi confirme l’absence d’interdiction coranique relative à la direction par une femme de la prière du vendredi. Mais il appuie la position traditionaliste qui ferme la porte de l’imamat aux femmes. L’argument majeur avancé ? Ni plus ni moins que la libido.
«La Sagesse divine a voulu, explique-t-il dans une interview accordée au site islamonline, que le corps de la femme soit façonné différemment du corps de l’homme. Elle y a placé des caractéristiques susceptibles d’exciter la libido de l’homme … Afin d’écarter toute tentation, et de barrer la voie aux prétextes (de la séduction), la législation islamique a réservé aux hommes l’appel à la prière et la direction de la prière. De même, elle a décrété que les rangées des femmes doivent se situer derrière les rangées des hommes …

L’homme peut ainsi concentrer tout son esprit et toute son attention sur le renforcement de son lien avec son Seigneur, sans que son imagination ne se mette à vagabonder hors du cercle de la foi, dans le cas où se mettrait en branle son incontournable instinct humain».

Piètre idée de l’homme que nous avons là ! Pauvre homme en qui l’animalité serait plus puissante que toute autre forme de sentiment. Il suffirait donc que l’ombre d’une courbe féminine danse sous ses yeux pour qu’aussitôt celle de Dieu s’évanouisse. Qu’est-ce que cette foi que la moindre poussée de testostérone submerge ? Un mâle en rut permanent avec un sexe à la place du cerveau et du cœur, ce serait donc cela le musulman ? Voilà matière à conforter dans leurs préjugés les pires des islamophobes. La trivialité des réactions suscitées ici et là donne la mesure des frustrations sexuelles qui travaillent des univers marqués par les interdits.

A force de réduire l’individu à son sexe, on aboutit au résultat craint: il finit par n’être plus que cela. Or, non, il n’est pas que cela. Un être humain, c’est de l’inné certes mais c’est aussi beaucoup d’acquis. Reste à savoir quel acquis lui est inculqué. Un acquis qui va développer son intellect, aiguiser l’ensemble de ses sens et le faire homme dans la plénitude du terme ou un acquis qui, en cultivant et en essentialisant une seule dimension de son être, l’emprisonne dans l’instinct brut.