Un selfie avec un salafi

Dans une partie de la suite poétique intitulée «Exil», le poète Saint-John Perse avait écrit, en 1941 (lors de son exil américain dans une maison sur la rive de l’Atlantique après la fin brusque de sa carrière diplomatique), un chant lyrique au long souffle océanique ponctué par cette antépiphore (répétition d’un même groupe de mots ou d’un même vers) dont il ne changea qu’un seul mot, à savoir les variables: Splendeur, grandeur et fureur. «…Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette splendeur».

Et plus loin : «… Cette chose errante par le monde, cette haute transe par le monde, et sur toutes grèves de ce monde, du même souffle proférée, la même vague proférant/ Une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible… / … Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette fureur».

Ainsi rythmé, cela donne un long poème aux accents océaniques où l’auteur s’adresse aux forces intérieures qui, telles des vagues roulant sur la grève, charrient la clameur d’un monde de silence.

«Plus haute, chaque nuit, cette clameur muette sur mon seuil…».

Partant du principe qu’il est difficile d’avancer une définition exacte de la poésie, ni de dire ce qu’elle est ou n’est pas, on se résignera à croire, en tout état de cause, qu’elle est toujours autre chose. Métaphorique jusqu’au vertige des sens, virevoltante au rythme de la danse du vers et de ses figures de style, c’est très souvent de l’ambiguïté qu’elle tire son essence et son enchantement et sa beauté. C’est le cas de l’oxymore (figure de style désignant deux mots au sens contradictoire) tel celui de la strophe qui contient «une clameur muette» dans: «Plus haute, chaque nuit, cette clameur muette sur mon seuil…».

L’usage ordinaire de la critique, comme dirait Paul Valéry, est de remonter de l’œuvre à celui qui en est l’auteur afin de comprendre le pourquoi de l’effet produit. Mais est-ce bien raisonnable ? Alors faisons taire en nous le critique, naïf ou prétentieux, et souffrons que la poésie soit, en dernière analyse, toujours autre chose…

Mais quittons de ce pas le champ sempiternel de la poésie, pour rejoindre une autre clameur, bruyante celle-là, dans la prairie verdoyante de la bêtise et le bois giboyeux (riche en gibier) de l’instantané virtuel. Lieux privilégiés où pousse et croît une triste prose qui fait de l’oxymore, non pas une figure de style, mais un usage forcené qui défigure le style, massacre le langage et défie l’entendement et l’éthique. Ici l’oxymore se manifeste dans une étrange promiscuité qui réunit la modernité et l’inculture, allie la technologie à l’obscurantisme et met le numérique au service de l’hystérique, de la pensée magique et eschatologique (relatif à l’eschatologie: discours sur la fin du monde ou la fin du temps du temps).

Ainsi reçoit-on parfois par inadvertance sur le téléphone cette image d’une bimbo, large décolleté et visage trop fardé posant, toutes dents dehors, dans un selfie avec un salafi hirsute. Le selfie tagué est semé d’émoticônes aux yeux en forme de petits cœurs rouges, suivis de quelques mots en dialecte marocain mélangeant caractères arabes et latins.

Ex imo corde (du fond du cœur), comme aurait dit naïvement l’apprenti latiniste d’un temps révolu dépassé par cette risible mise en scène de soi. Et puis voilà encore la captation d’une page Facebook: un journaliste, vieux briscard du monde d’hier, se lamente à propos d’un montage-photo.

Ce dernier juxtapose, et oppose l’image d’un intellectuel de renom devant quatre micros, à celle d’une vedette de la chansonnette «exerçant» en terres arabiques et s’exprimant face à une forêt de micros et de caméras. Il crie son horreur et se demande où est l’erreur.

En effet, un débat épique et feuilletonnant accapare les réseaux dits sociaux, rappelle-t-on aux exilés hors de la planète bleue qui se tiennent encore à l’écart de la clameur numérique.

Les médias classiques et électroniques, toutes tendances confondues, relaient instantanément pour les mal informés l’épopée en épisodes de cette dérisoire guerre de Troie qui oppose deux sœurs au reste du monde.

Il est question de complots, de jalousies entre chanteuses et «stylistes» fugitives dans des Arabies lointaines, de diffamations, de divulgations de données personnelles, de photos privées et autres insanités. Bref, toutes ces passions tristes qui animent les réseaux, un peu partout dans le monde tel qu’il va aujourd’hui, et il ne va pas très bien…

Il est aussi question d’un salafiste repenti (celui du selfie susmentionné) se plaignant, via les réseaux sociaux, d’avoir subi des dommages causés par des hackers de «mauvaise foi» dont les faux profils qui lui sont imputés nuiraient à sa réputation.

Moins au fait des choses numériques de ce bas monde profane, il dit avoir trouvé un jeune et gentil fan geek, jazahou allahou khayrane, qui l’aidera à nettoyer sa page et chasser les «mauvais génies», la3natou Allahi 3alayhim !

Ainsi pourra-t-il reprendre, en toute quiétude, ses prêches numériques et diffuser, comme dit Racine dans «Le Cid» à travers ce bel oxymore, «cette obscure clarté qui descend des étoiles…».