Un roman de plage

Dans la nasse où des crabes se chamaillent, lui, il joue au homard qui se marre. Lui, c’est le nostalgique qui regarde vers le futur. Il vit au présent de l’affectif et ne conjugue plus, ni à l’imparfait, ni au passé composé. Le passé, son passé et celui des siens, ne le fait plus soupirer.

Il en rit. Il rit de tout d’ailleurs. Mais pas avec n’importe qui, pas avec n’importe quoi. Hier par exemple il a ri tout seul, en lisant que le poulpe a inventé une stratégie qui consiste à lâcher de l’encre derrière lui pour semer ses poursuivants. En imaginant ce céphalopode (qui passe pour l’animal le plus intelligent non seulement de la mer, mais aussi de la terre, voire de tous les êtres vivants), en l’imaginant donc semer ses assaillants après les avoir aveuglés de son nuage d’encre noire, il se dit que ce gredin doit souvent rire et être fier de son invention. Un poulpe ! Rendez-vous compte. Et tous ces gens, même les crétins, qui le mangent en calamar frit comme un vulgaire merlan ou une sardine de rien du tout !… Et le voilà donc parti dans ses rêveries océaniques. Plongé dans une introspection profonde et fluide, il finit par s’imaginer transformé en l’un de ces petits poissons bigarrés qui nagent inlassablement dans un aquarium. Libres et pourtant enfermés dans un carré en verre. Un fragment de l’immensité océane. Sont-ils heureux les petits poissons dans leur cage transparente ? Peut-être. Le bonheur est une imagination, disait Camus à la fin du «Mythe de Sisyphe». Peut-être…

Quelqu’un passe devant lui alors qu’il est encore dans son aquarium imaginaire. Il sursaute puis immerge de son carré en verre translucide. Il s’ébroue, les rêveries s’interrompent et le voilà étendu sur une plage face à l’océan. Près de lui deux serviettes de bain estampillées au logo d’une marque de limonade sont étendues sous un parasol vantant une autre marque de limonade. Toute plage en été est un territoire à coloniser, une terra nullius à conquérir, un espace ouvert à toutes les concurrences. Deux gros livres sont déposés sur les serviettes empêchant ainsi un vent plein de sable de les emporter. Autant en emporte le vent ? Non, il s’agit d’autres titres. Que lit un estivant- quand il lit- sur une plage bondée? Des romans, la plupart du temps, mais ceux dont on ne retient jamais les titres. La preuve, on est souvent obligé de consulter la couverture afin de répondre à ceux qui vous posent deux inévitables questions pour le prix d’une : «Ah vous lisez ? Que lisez-vous ?» Autre caractéristique de ces livres : ils sont si volumineux qu’on les surnomme «pavés». Sous le pavé, la plage, disait un slogan ricaneur du fameux mai 68 en France. Ou plutôt, sous le pavé, la page. Une seule. Celle qu’on ne dépasse jamais, tant il est mal aisé, même pour un lecteur au long cours, d’aller au bout de sa lecture. Mais ce n’est pas toujours le cas si l’on en croit l’excellent écrivain français et prix Goncourt pour son roman «Boussole», Mathias Enard. Dans la toute nouvelle chronique, consacrée aux livres de poche qu’il tient dans «Le Monde des Livres», il rapporte une drôle de conversation sur une plage de l’Atlantique. Assis près de lui, un homme a jeté un œil sur le livre que lisait Enard avant de s’étonner : «C’est bien la première fois que je vois quelqu’un lire une biographie d’Hitler à la plage». En effet, Enard lisait, pour les besoin de sa chronique, une biographie du Führer assez dodue ma foi (1464 pages) traduite de l’allemand. Agacé par cette intrusion, il a fini quand même par poser à l’intrus la fameuse question susmentionnée : «Qu’est-ce que vous lisez, vous ?» Et l’autre de répondre: «Un roman de plage». C’est donc l’appellation donnée généralement aux livres qui se lisent sur une plage. Ceux qu’on lirait pour venir à la plage en train sont donc «les romans de gare». C’est, du reste, comme cela qu’on appelait (lorsqu’on lisait encore) tous ces romans dits faciles ou de littérature «populaire». On en chopait un dans le kiosque de la gare, au hasard et rapidement pour ne pas rater son train. L’appellation est certes péjorative, mais il est vrai que la plupart du temps on n’y trouvait ni «la recherche du temps perdu» de Proust, ni les gros pavés de Dostoïevski. La star de cette «littérature facile» (du moins chez ceux qui lisaient des livres en français en ce temps-là) était Guy des Cars. Son patronyme à particule sera détourné par des critiques méprisants pour devenir Guy des Gares. Ce sobriquet restera longtemps collé à son œuvre prolifique.

Retour à la plage face à l’océan. Un coup de vent chaud va soulever le bord d’une des deux serviettes étendues et ensevelir de sable le gros livre posé dessus. Passent alors deux femmes en maillot d’une pièce dont les silhouettes graciles et hâlées se découpent dans l’horizon. Elles sont suivies par un petit chien avec collier, mais sans laisse, puis, un peu plus tard, par un homme hirsute et tout de poils vêtu, à l’exception d’un bermuda flashy. Lui-même est suivi par deux femmes, sans laisse, mais enveloppées de tissu noir mouillé, comme sorties d’une noyade. Si le petit chien était aussi intelligent que notre poulpe du début de cette chronique, aurait-il lâché un nuage d’encre noire pour semer ses poursuivants ?