Un rêve plus fort que le réel

Des ordinateurs, Nourredine Ayouch compte, dans
les dix ans à  venir, en voir équipés non seulement
les petits porteurs de projets mais également, dans
le cadre de l’éducation informelle, les enfants
des douars les plus reculés.

Ce 18 février 2006, dans la grande salle de l’Office des changes, à Casablanca, le Maroc présent n’est pas celui des salons. Il est celui de ces femmes et de ces hommes pour qui chaque jour qui passe est un jour gagné sur l’adversité. A la modestie des revenus s’ajoute l’insécurité d’un environnement où les droits les plus élémentaires, comme la santé ou l’éducation, restent aléatoires. Mais les personnes présentes dans cette salle, parmi lesquelles beaucoup de femmes, ne sont pas de celles qui se laissent aller au découragement. En même temps que leur travail les tire du besoin, il contribue à en aider d’autres à sortir la tête de l’eau et cela confère force et courage.

Pour fêter ses dix ans d’existence, la Fondation Zakoura a convié l’ensemble de ses agents à venir célébrer cet anniversaire. Le premier ministre, des membres du gouvernement, et les partenaires de la fondation et autres VIP étaient présents mais, pour l’essentiel, les invités étaient d’abord ceux-là mêmes qui la font. Neuf cents au total, soit autant de familles pour lesquelles, outre les missions qu’elle s’est dévolues, Zakoura revêt la tunique du pourvoyeur d’emplois.

Mais, au-delà de ces jobs qu’elle procure, ou même des micro-crédits qu’elle octroie, la Fondation Zakoura se présente d’abord comme une formidable productrice d’espoir. En ces temps de scepticisme généralisé, ses remarquables performances démontrent que tout est possible dès lors qu’on y croit et qu’on est capable de donner de soi pour faire prendre corps à une idée. «Demain, vos produits, c’est par ordinateur que vous les ferez connaître. Vos clients, il leur suffira de cliquer sur un bouton pour vous passer commande. Et vous pourrez vendre ainsi à travers le monde entier…». Sur le podium, Nourredine Ayouch tire des plans sur la comète pour les dix prochaines années. Il rêve à voix haute en s’adressant aux premières rangées, occupées par des bénéficiaires du micro-crédit, des femmes de mise modeste et traditionnelle, qui boivent ses paroles, sans – peut-être – trop en visualiser le sens. Mais parce que c’est le président de Zakoura qui parle et que, grâce à lui, leur horizon a cessé d’être irrémédiablement bouché, elles sont prêtes à rêver avec lui.

Des ordinateurs, Nourredine Ayouch compte, dans les dix ans à venir, en voir équipés non seulement les petits porteurs de projets mais aussi, dans le cadre de l’éducation informelle, les enfants des douars les plus reculés. Projections fougueuses qui peuvent apparaître pure utopie mais, si l’on remonte au moment où Zakoura n’était encore qu’un projet habitant l’âme de son concepteur, et que l’on compare à ce qu’il en est advenu dix ans plus tard, alors on se dit que oui, peut-être, dans les dix prochaines années, des enfants tapoteront sur un clavier au fin fond d’un bled perdu.

Présente dans plus de sept cents sites, la Fondation Zakoura a accordé plus de 1,2 million prêts sur les 2,8 millions octroyés par l’ensemble des institutions de micro-crédit agissant dans le pays (une douzaine). Ces prêts, variant entre 1 000 et 5 000 DH, permettent à des personnes (plus de 90% de femmes), qui jusque-là n’avaient jamais pu avoir accès à une source de crédit, de s’en créer une. La Fondation Zakoura ne se contente pas d’accorder des prêts, elle accompagne les petits porteurs dans le développement de leur projet. Ainsi a été mis en place un programme d’alphabétisation dont 70 000 adultes ont pu bénéficier. Dans le domaine de l’éducation informelle, 300 écoles ont été créées, permettant à 17 000 enfants déscolarisés de réintégrer le circuit de l’enseignement public. Une avancée conduisant à une autre, le dernier projet de la fondation, celui du développement intégré des douars, qui a permis à ce jour la construction de 60 maisons avec classes et bibliothèque.

Comment le projet Zakoura a-t-il pu voir le jour et avec quel argent ? La fondation s’inspire du concept de la Grameen Bank, la «banque des pauvres», lancée au Bangladesh en 1974 par un professeur d’économie, Muhammed Yunus, et créée pour permettre aux plus démunis, méprisés par les banques traditionnelles, d’accéder à des petits crédits. Après plusieurs déplacements en Asie, Nourredine Ayouch donne corps à son projet en y injectant des fonds personnels. Une fois celui-ci sur les rails, les banques, devant le sérieux de l’entreprise, prêteront de l’argent à 0 %, des organismes internationaux (UE, USAID, PNUD, AGFUND, etc.) accompagneront à leur tour le projet avant que n’intervienne ensuite le Fonds Hassan II, avec une subvention de 37 MDH. Grâce à cela, aujourd’hui, des personnes recouvrent dignité et fierté, et cela n’a pas de prix.

Tolérance, acceptation de l’autre, ouverture sur les autres cultures,… au-delà des micro-crédits qu’elle accorde, la Fondation Zakoura s’attache à diffuser des valeurs porteuses de modernité et de démocratie. Valeurs qui doivent permettre à chacun de vivre en conformité avec ses convictions mais dans le respect de celles des autres. Dans la salle de l’Office des changes, ce samedi 18 février, nombre de femmes présentes sont en hijab. Bon, se dit-on, la réalité est celle-ci, un Maroc qui «s’islamise» à grands pas. Mais voilà qu’en clôture de soirée, après un moment fort passé avec le groupe Jil Jilala, arrive Najat Atabou. Là, plus de hijab qui tienne, toute la salle est debout, en transe. La fête est complète. Et se dessine l’image d’un Maroc réconcilié avec lui-même, porté par la force du rêve de ceux qui refusent d’abdiquer devant le réel.