Un récit national

Il est parfois naïf de croire que toutes les révolutions débouchent sur des régimes et des sociétés démocratiques. Une révolution se réduit rarement à  un projet politique. Elle en est la négation. Le Maroc a su prendre un autre chemin et entamé sa propre révolution, mélange d’innovations et de constantes, porté par un rêve et guidé par une évolution inscrite dans son processus historique.

«Celui qui, dans la vie, est parti de zéro pour n’arriver à rien n’a de merci à dire à personne». C’est une des meilleures pensées frappées au coin de l’humour de Pierre Dac rassemblées récemment dans un ouvrage intitulé, justement, «Avec mes meilleures pensées» (Editions Le cherche midi.) Je la vois bien résumer, dans l’esprit et l’humour de bonne facture, le principe détourné d’une certaine méritocratie. Rappelons que cette dernière manque tant dans la société en tant que critère de justice et d’équité régissant les relations des citoyens selon leur mérite. Elle est garante de ce qu’on appelle le vivre ensemble. La citation sus-mentionnée pourrait également être brandie orgueilleusement comme devise de ceux et celles qui font partie, contre toute attente, de l’élite d’aujourd’hui sans avoir bénéficié ni de piston, ni de réseaux familiale ou politique, ni d’héritage. Bref, sans l’intervention de toutes les formes du népotisme et du clientélisme qui sont souvent à l’origine de la formation et de la reproduction des élites dans nombre de sociétés dont la nôtre. Partir de zéro pour n’arriver à rien est une façon de dire que, dans la vie des hommes de peu de soutien, l’on n’arrive jamais là où on veut lorsqu’on ne part pas avec des «biscuits». Et il est long, et il est loin le chemin de la réussite dont on rêve. Il est plus loin encore lorsque le chemin n’est pas balisé, tracé et délimité par des principes de justice et d’équité.

C’est aujourd’hui que les Marocains sont invités à se prononcer sur la réforme de la Constitution. On a tout dit ou presque sur ce texte fondamental. On en dira d’autres et plus dans l’avenir dès qu’il sera approuvé et validé et, surtout, lorsqu’il sera mis en œuvre ; car c’est dans l’action et la pratique qu’un texte aussi fondateur se met à signifier et à prendre ou à donner du sens. Et s’il est un sens qui demeure au centre de la démocratie, quelle qu’en soit sa forme, c’est bien celui conduit à la justice, à l’équité et à la méritocratie. Plus que toute autre chose, ce sont bien ces trois principes qui ont été pointés d’un doigt vengeur par tous les peuples de ce qu’on a appelé le «Printemps arabe». Un printemps qui a fini par prendre, avant même l’été, le visage automnal et sépulcral des dictatures moribondes mais increvables. Il est parfois naïf de croire que toutes les révolutions débouchent sur des régimes et des sociétés démocratiques. Une révolution se réduit rarement à un projet politique. Elle en est la négation.

Le Maroc a su prendre un autre chemin et entamé sa propre révolution, mélange d’innovations et de constantes, porté par un rêve et guidé par une évolution inscrite dans son processus historique. Rien n’est parfait encore. Toute Constitution est appelée à se conjuguer avec les bonnes volontés et les forces  vives mais imprégnées de culture démocratique et d’esprit d’abnégation au service de l’intérêt public. Cela prendra du temps car on ne construit pas une culture démocratique en formation accélérée. Tocqueville, qui savait bien de quoi il parlait, lui qui a suivi et analysé la naissance de la démocratie américaine, disait : «Dans les démocraties chaque génération est un nouveau peuple».
C’est à ce nouveau peuple qu’il est assigné la mission de construire un avenir non pas radieux, comme le rêvent certains, mais raisonné. On a tellement lu et entendu de slogans et d’imprécations qui encombrent la Toile et forment une sorte de régime d’opinion quasi  dictatorial où le point de vue, le tropisme et la posture s’érigent en principe de souveraineté populaire. Ces points de vues et opinions, dont beaucoup seraient plus bien plus respectables s’ils n’étaient pas anonymes, masqués et narcissiques, pourraient nourrir un véritable débat démocratique. François Mitterrand a dit un jour que «la démocratie c’est aussi le droit institutionnel de dire des bêtises». C’est à tout ce bouillonnement que nous allons assister à l’avenir mais à la seule condition que le débat soit franc, raisonné et que la voix de la minorité soit protégée car c’est un principe majeur dans une véritable démocratie. Il reste que pour ce faire, il faut que des signes clairs et visibles soient lancés pour entamer un nouveau chapitre dans le récit national que nous sommes appelés à écrire ensemble. Le poète Pierre Reverdy aimait dire : «Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour». On peut paraphraser le poète et dire qu’il n’y a pas de justice, ni de démocratie, il n’y a que des preuves de celles-ci.