Un psy malsain au pays des saints

C’est René Laforgue qui a écrit sans rire, à  propos du Ramadan, qu’il existe un fait caractéristique dans la culture marocaine, c’est «l’obligation d’organiser de temps en temps, sous prétexte de fête religieuse, des famines collectives…»

Dans un numéro du Magazine littéraire (janvier 2006) consacré à la psychanalyse à travers le monde, l’historienne et psychanalyste française Elisabeth Roudinesco avait signalé que c’est Jalil Bennani qui a créé, au début des années 80, la première Société psychanalytique du Maghreb.

Mais la langue de l’historienne, assez approximative dans son court aperçu sur la propagation de cette science dans le monde arabe, va fourcher lorsqu’elle prétendra qu’en ce temps-là, le mot «psychanalyse» ne pouvait pas «être prononcé officiellement sous le règne de Hassan II (il fallait dire «psychothérapie»)».

Il est évident que cela n’est pas vrai et Jalil Bennani l’avait rectifié auprès de Roudinesco à l’époque. Mais peu importe, les historiens, comme les psy, d’ailleurs, ont aussi leurs propres histoires.

C’est le même Jalil Bennani, auteur déjà d’un excellent ouvrage doté du beau titre de Corps suspect (Ed. Galilée, 1980), qui va nous révéler l’histoire d’un étrange homme, René Laforgue, premier président de la Société psychanalytique de Paris et qui va introduire cette pratique au Maroc.

Condamné puis acquitté au cours d’un procès en épuration après la Seconde Guerre mondiale, René Laforgue est venu se faire oublier à Casablanca. C’est au séjour marocain de ce psy trouble que Jalil Bennani s’est attelé dans son livre La psychanalyse au pays des saints (Ed. Le Fennec, 1996), qui vient d’être réédité et enrichi d’une belle préface de Benjamin Stora, fin connaisseur de l’histoire et de la culture maghrébines.

La réédition porte un nouveau titre : Psychanalyse en terre d’Islam (Ed. Erès ; Le Fennec), qui nous fait regretter le premier, plus en phase avec le sujet qu’il traite, à savoir la rencontre entre une science qui se veut rationnelle et la pensée dite magique ou les croyances qui en découlent. L’auteur, après une présentation historique de la guérison et des maladies mentales au Maroc, à travers des documents et des études ethnologiques, nous raconte l’action thérapeutique et les théories avancées par René Laforgue.

Chassé de sa société psychanalytique parisienne, Laforgue ne tardera pas à reconstituer un groupe de travail qui lui permettra de poursuivre des recherches. Ces dernières seront confrontées à la culture du pays d’accueil, revue ou relativisée, et rejoindront souvent l’idéologie raciste qui lui a valu bannissement et opprobre dans son pays d’origine.

En présentant l’œuvre de Laforgue, Bennani ne s’empêche pas de réfuter les thèses tendancieuses du psychanalyste français, de rappeler leurs limites et de dénoncer leurs outrances. Il rappelle aussi, par ailleurs, l’influence de certains ethnologues occidentaux et notamment français sur les travaux de Laforgue. A ce propos, Bennani écrit : « Avec l’ethnologue, et après lui, les psychiatres introduisirent donc une rupture dans le champ de la croyance magique. Au premier revenait la description et la théorie sans pratique. Aux seconds le soin d’appliquer la théorie, sous couvert de la science. »

Tout cela donne à cet ouvrage un caractère assez exhaustif, parfois même didactique et, en dernière analyse (si l’on ose écrire), très plaisant à lire. L’auteur ne manque pas de donner les moindres détails, assez amusants du reste, sur le groupe casablancais de Laforgue.

«A Casablanca, sur l’avenue du Vélodrome, dans un quartier résidentiel, furent construits, côte à côte, la villa de Laforgue, “La Clarté”, avec son cabinet personnel, celle de Mme Desmarais (l’analysante de Laforgue) et le local abritant le mini-institut de psychanalyse. On y accédait par la rue du Petit Breton. Le “groupe d’études de psychologie de l’inconscient et de la médecine psychosomatique” s’y réunissait le dimanche matin, tous les quinze jours.» Une telle organisation relève plus des activités d’une secte que d’un groupe d’études.

D’autres détails sur l’homme et l’œuvre, décortiqués avec minutie, attestent du malentendu culturel né de cette rencontre hasardeuse entre un psy au passé douteux et les gens d’un pays colonisé. Dans le chapitre intitulé «Laforgue et les Arabes», Jalil Bennani relève des jugements à l’emporte-pièce et pour le moins éloignés d’une science qui se veut à l’écoute de l’autre.

Il a ainsi tout un catalogue qui frise le bêtisier sur les Arabes et le temps ; les Arabes et le Ramadan… C’est lui qui a écrit sans rire, à propos du Ramadan, qu’il existe un fait caractéristique dans la culture locale, c’est «l’obligation d’organiser de temps en temps, sous prétexte de fête religieuse, des famines collectives…»

Et puis celui-là, encore plus hilarant et digne d’un sketch du Djamel Comedy Club : «L’Arabe, en traversant une rue, regardera presque toujours dans une direction seulement pour s’assurer si une auto vient, de même il ne pourra s’occuper que d’une chose à la fois. C’est comme si la notion du nombre deux, c’est-à-dire du couple, ne pouvait se former dans son esprit. »

Citons pour finir un homme de la tribu, Jacques Lacan (pour une fois que l’on comprend ce qu’il disait dans ses improbables séminaires) : «La psychanalyse, c’est la mise en question du psychanalyste.» L’ouvrage de Jalil Bennani, qui traite bien plus de l’histoire de la psychanalyse au Maroc que de celle de Laforgue, en est une belle et lucide illustration.