Un poète dans la cité

Lire le début d’un poème et la fin de celui qui clôt un recueil de poésie est un exercice pour le plaisir qui pourrait se révéler très instructif. Mais lorsque le recueil en question recouvre trois décennies et demie de la vie d’un poète, cette lecture en montage rapide, comme disent les cinéastes, est une plongée vertigineuse dans la vie et l’œuvre de l’auteur.
Abdellatif Laâbi vient de réunir, aux Editions de la Différence, trente-cinq ans de poésie, en un épais ouvrage qui regroupe les poèmes publiés entre 1965 et 1990. Peu de poètes contemporains ont réussi cela de leur vivant, ce qui est parfois regrettable, car il est bon pour le poète comme pour le lecteur d’avoir cette traçabilité littéraire et biographique qui balise le destin d’une œuvre. Entre ce qu’on appelle les «poèmes de jeunesse» de Baudelaire et ceux qu’il écrira à un âge plus avancé, il y a le poète mais il ya aussi la vie du poète. Certes, on ne peut que partager l’avis d’Alain Bosquet, dans «Avoir empêché d’être» (titre ô ! combien évocateur), qui affirme que le poète est «un nouveau-né à tout âge».
Dans le cas de Laâbi, si on lui applique ce «montage en cut» évoqué là-haut, on sent un souffle de l’histoire liant le titre du poème du recueil qui inaugure l’ouvrage, «Le règne de barbarie» à celui du dernier poème daté de 1990 et intitulé «Lumières de la caverne». Cette lecture ludique et hasardeuse pourrait résumer l’œuvre du poète, qui a d’ailleurs précisé qu’il a lui-même supprimé, revu et corrigé, revisité quelques poèmes, donc opéré un «remontage» poétique et, de ce fait, réévalué son œuvre à titre rétroactif. C’est, diront les jaloux, le privilège des poètes qui peuvent se faire rééditer de leur vivant. Mais c’est aussi la liberté du poète de ne pas faire lire ce qu’il considère, non pas comme une archive – qui existe par ailleurs -, mais comme une œuvre vivante et donc interrogeable dans sa durée. Tout un débat sur la permanence et l’évolution de la chose écrite. A ce sujet, et s’agissant de l’immobilité, le poète de la tribu, Saint-John Perse, a une sorte de théorie. «L’inertie seule, dit-il, est menaçante. Poète est celui qui rompt pour nous l’accoutumance».
Lire puis relire un poète est aussi un exercice instructif à plus d’un titre. Mais lorsqu’il s’agit d’un auteur, qui plus est intellectuel dit engagé comme Laâbi, on sent, d’un poème l’autre, à la fois l’air du temps et le ton de l’ère qui ont véhiculé la parole du poète. Car qu’est-ce qui différencie ce qu’il a écrit en 1965 et les poèmes des années 90, sinon cette économie dans la volubilité, jointe à une lutte incessante contre ce que Perse a appelé « l’inertie». Apprécions donc cette juxtaposition, en montage accéléré, du début d’un poème des années soixante et de la fin de celui en prose qui clôt le premier tome de l’œuvre poétique : «Meurt tout / cerveau rapiécé le long des cryptes/ …» et puis : «Je vous prie, prenez ma main et confiez-moi votre nom. Soyez mon commensal dans cette célébration de la vie». Tout est dit dans cette invite à la vie : le temps du poète et peut-être une petite musique intérieure pour accompagner les compagnons au cours d’agapes d’un banquet amical. Sans vouloir faire dans un quelconque psychologisme sommaire, on peut quand même relever le passage de ce que certains cuistres nommeraient le Thanatos et l’Eros. Un instinct de mort qui s’efface devant celui d’une vie qu’on veut meilleure. Est-ce un hasard si le poème, en prose, qui vient contrarier celui, en vers libres, des années soixante s’intitule «Lumières de la caverne» ? Peu probable car l’auteur a bien choisi de revisiter son œuvre, en a expurgé quelques textes pour des considérations qui lui sont propres et demeurent parfaitement légitimes. Par ailleurs, intellectuel, tel qu’en lui-même il se revendique, il s’expose en prenant la parole dans les médias et l’espace public au Maroc et ailleurs pour exprimer ses opinions. C’est donc en tant que poète dans la cité et en cohérence avec ce «lien natal qui jamais ne lâche le poète», comme dirait un auteur, qu’Abdellatif Laâbi reconstruit une œuvre nouvelle et toujours identique, passée du désenchantement à un chant des partisans de l’espérance. Voilà pourquoi il est toujours sain et doux de relire les poètes lorsqu’ils font don, pour une seconde fois, de leurs rêves ardents et revisités par eux-mêmes, pour le plaisir de lire, voire plus si affinités…