Un peuple sans rire ?

«Le rire est le propre de l’homme», dit l’adage bien connu qui sous-entend que les animaux, eux, ne rient, ni ne pratiquent l’ironie. Encore un excès d’orgueil de la part des humains dans leur sentiment de supériorité envers l’animal. Mais que savent-ils de l’humour d’un chat ou d’un chien, d’un dauphin ou, mieux encore et plus difficile à vérifier, d’une baleine ? D’ailleurs, il y a une expression, moins connue, qui veut que tel type se «marre comme une baleine». C’est un débat que des philosophes ou des intellectuels ont souvent eu quant à l’origine et les causes de l’humour. De Hobbes à Bergson, en passant par Kant, qui n’avait pas la réputation d’un joyeux drille, on dispose de toute une littérature sur le rire et ses mécanismes. Elle est d’une sécheresse rebutante et ne donne pas envie. Parler sérieusement de l’humour c’est parfois faire rire à ses dépens ; et il est souvent arrivé même aux plus grands humoristes de se rendre ridicules lorsqu’ils se mettaient à expliquer leur activité.
L’humour est donc cette pratique indéfinissable qui provoque le rire, le sourire ou la joie et l’émotion qui les sous-tend. L’ironie, elle, naît parfois de l’interrogation du candide ou de l’ingénu qui cherche une réponse et l’obtient d’un interlocuteur qui manie le langage. C’est donc un «art de parler» autant qu’une bonne écoute. Lorsque l’enfant commence par interroger ses parents cela donne souvent l’occasion à des situations où fuse l’ironie volontairement ou non. «Papa, pourquoi les prunes noires sont rouges ? Parce qu’elles sont vertes». On appelle cela «les mots d’enfants». Souvent aussi, les adultes se demandent si l’enfant n’est pas en train de se payer leur tête, tant les questions sont surréalistes, voire profondément métaphysiques. La philosophie, dans son essence, n’est pas autre chose qu’une succession de questions des plus naïves aux plus loufoques que l’on se pose afin de comprendre des phénomènes plus ou moins complexes. De Descartes dans son doute systématique aux personnages de Sartre dans La Nausée, sans parler du Candide de Voltaire dont le nom est devenu synonyme d’une fausse ingénuité qui, on pratique une certaine ironie sans le savoir ou sans le faire-savoir. C’est de cela, entre autres, que l’on aurait aimé parler la semaine dernière à la Bibliothèque nationale lors de la présentation du recueil de chroniques de Jamal Boudouma : «Au nom d’une génération perdue» (Bismi jiline dai3), parues dans le journal Al Massae entre 2010 et 2013 et publiées aux éditions Darlamane. Le thème était pourtant approprié car il s’agit, en l’occurrence, de chroniques d’humeur écrites subtilement à l’encre de l’ironie sur les choses de la vie politique, culturelle et sociale du Maroc. Le titre donne le ton et se veut fédérateur d’une génération flouée (née dans les années 70) qui n’a pas eu «sa part de gloire» ou n’a pas profité de ces «lendemains qui chantent» tant promis par l’idéologie et ses discours des années d’après-l’indépendance. Mais ces chroniques acerbes, où l’ironie le dispute à l’humour noir ou grinçant, revisitent aussi, dans une fausse nostalgie, l’enfance modeste de leur auteur dans une ville éloignée, Midelt, avec son quotidien fait de peu ou de pas grand-chose. Ces faits du quotidien que Ce Maroc éloigné et oublié, que le grand poète du terroir au souffle tellurique Mohammed Khaïr-Eddine avait évoqué avant de s’en éloigner : «pays pays je plie bagages/ceux qui ajoutent du noir/à leur cellule/me voient partir» ou encore cette sentence : «La liberté est au bout d’une feuille de papier». (Ce Maroc. Editions du Seuil. 1975)
La présentation du recueil lors de cette soirée à la Bibliothèque nationale a donné lieu à une intéressante discussion ouverte et animée par l’écrivain Hassan Aourid et le journaliste d’Al Massae Slimane Rissouni en présence de l’auteur. Mais curieusement, les questions, nombreuses et hétéroclites, se focalisaient sur les causes de l’absence de l’ironie et de l’humour en général dans la presse marocaine. Comme s’il était dans l’essence ou la mission même de la presse de pratiquer l’humour, la dérision ou la rigolade, et sachant que ces derniers relèvent d’un genre d’écriture particulier que les médias peuvent ou non adopter dans une de leur rubrique. D’autres membres de l’assistance liaient cette carence à des causes politiques ou culturelles ce qui fait de tous les Marocains un peuple sans rire. Etrange essentialisme que voilà alors que l’humour est présent dans la vie au quotidien et la dérision fuse dans les propos des petites gens lorsqu’on tend l’oreille. Et même aux temps durs de la censure on racontait des blagues et des vannes aux dépens des puissants du pays, voire de grandes figures de la religion. Si le rire gras et lourd a envahi le paysage médiatique aujourd’hui, c’est qu’il est à l’image du reste. De vulgaires saltimbanques incultes ont pris le pouvoir du divertissement, dans les médias et ailleurs, et font de l’humour en imitant le réel lorsque le rire authentique est de le transcender par le talent, la culture et la pensée. D’autres, se voulant plus engagés zaâma et plus citoyens, veulent faire passer des messages alors que l’humour véritable est de s’en passer pour mieux signifier et atteindre son but. Quant à ceux qui ont vraiment de l’humour et le mot pour rire, ils se cachent désormais pour sourire, par pudeur ou parce que comme dit la belle expression de chez nous : «tay hachmou 3la 3aradhoum». Ils sont nombreux et, gardons espoir, le seront de plus en plus lorsque cette «esthétique de la laideur» qui a soufflé sur nos rivages, et que d’aucuns entretiennent depuis un certain temps, sera passée de mode.