Un peu d’intelligence, que diable !

la création d’ONG qui agissent avec intelligence dans le champ social et culturel aidait à  réduire la fracture sociale en raison du soutien et de l’accompagnement apportés aux populations les plus défavorisées. Santé, éducation, micro-crédit, développement durable …, l’action de la société civile marocaine dans ces secteurs sensibles a été
d’un apport considérable

Le Maroc a tout lieu d’être fier de sa société civile, l’une des plus dynamiques du monde arabe. C’est à elle qu’il doit d’avoir vu bouger le schmilblick sur des questions sociétales majeures mais longtemps tues car frappées du sceau du tabou. Dès que, en ce milieu des années 80, le pouvoir politique a accepté le principe d’une certaine ouverture, des acteurs qui, jusque-là, s’activaient dans le champ politique, ont déserté ce dernier  au profit de l’espace social. Ils l’ont investi avec une conscience aiguë des enjeux, poursuivant une même cause, celle de la citoyenneté et de la justice sociale mais en changeant de fusil d’épaule. Ils ont mis leur engagement non plus au service d’un parti mais de problématiques concrètes sur lesquelles il est possible d’agir sur le terrain. Cette réorientation du militantisme politique vers le militantisme associatif, si elle a privé les partis de gauche de quelques-unes de leurs figures les plus charismatiques, a commencé par être plutôt bien accueillie par le pouvoir. Dans un premier temps,  celui-ci a pu la percevoir comme un changement de cap qui servait ses intérêts. En effet, le désinvestissement par des anciens militants de gauche et d’extrême gauche de l’action politique au sens stricto senso du terme réduisait le poids de la contestation directe auquel l’Etat devait alors faire face. Par ailleurs et dans le même temps, la création d’ONG qui agissent avec intelligence dans le champ social et culturel aidait à réduire la fracture sociale en raison du soutien et de l’accompagnement apportés aux populations les plus défavorisées. Santé, éducation, micro-crédit, développement durable …, l’action de la société civile marocaine dans ces secteurs sensibles a été d’un apport considérable. Comment oublier, par exemple, que c’est à l’engagement d’une Hakima Himmich et de l’ALCS mise sur pied en 1986, soit au tout début de l’épidémie mondiale, que le Maroc doit d’avoir pu contenir le virus avant que celui-ci ne flambe dans le pays, et ce, grâce au travail de conscientisation et à la stratégie d’action prônée par cette ONG ? Ou encore que Al Amana, première et plus grande association spécialisée dans le micro-crédit (2300 employés) a été fondée et dirigée jusqu’en 2009 par un ancien locataire du sinistre Derb Moulay Cherif, Fouad Abdelmoumni? Que l’éducation informelle, grâce à laquelle des dizaines de milliers d’élèves en situation d’abandon scolaire sont repêchés, a été assurée en premier lieu par une Fondation comme la Fondation Zakoura. On pourrait multiplier les exemples (Solidarité féminine, l’Heure joyeuse, INSAF, etc.) d’ONG qui ont été des pionnières dans leur domaine. Au point que, voyant les résultats auxquels elles parvenaient, le Souverain a lancé l’INDH, magnifique projet mais dont la concrétisation sur le terrain, en raison de la logique bureaucratique et des pesanteurs administratives, n’est pas à la hauteur des attentes investies en lui.
Maintenant, si ces associations ont pu abattre le travail phénoménal qui a été le leur, c’est certes d’abord en raison de l’engagement et de l’intelligence avec laquelle leurs militants s’investissent dans leur action. Mais c’est également – et ceci est le résultat de cela – parce que leurs projets ont pu bénéficier à intervalles réguliers du soutien financier d’institutions internationales.
A un moment donné d’ailleurs, l’Union européenne, pour ne citer qu’elle, a clairement laissé entendre que les ONG faisaient un meilleur usage de l’aide au développement que les structures étatiques, d’où une préférence manifeste pour le soutien à la société civile. Or, à quoi assiste-t-on depuis l’arrivée du gouvernement actuel, avec un raidissement manifeste au cours des derniers mois? Au développement d’un discours de suspicion sur les ONG dont les projets reçoivent des subventions internationales, un discours qui n’hésite pas à leur prêter des intentions douteuses, à les considérer presque comme des «agents de l’étranger». Ce revirement dangereux interroge et place le Maroc dans le camp des régimes autoritaires rétifs à la démocratie. En effet, depuis quelques années, on assiste à une montée du «protectionnisme philanthropique».
Des pays comme l’Azerbaïdjan, le Pakistan, la Russie ou le Soudan ont adopté des lois sur le financement étranger des ONG. D’autres prévoient de leur emboîter le pas. Les ONG des droits de l’homme sont les plus touchées. Des organisations actives dans d’autres domaines sont également visées. Alors quid des velléités autocratiques du gouvernement en place ? La société civile marocaine représente l’une des grandes forces du Maroc actuel. La fragiliser ne serait pas seulement une faute mais la plus grande des stupidités, surtout dans le contexte actuel. Un peu d’intelligence dans l’approche de cette question serait donc la bienvenue.