Un peu de tout sur presque rien

Même si la lecture des journaux est devenue aussi rare que la fréquentation des cabines téléphoniques, il arrive que l’on remarque un quotidien qui traîne sur une table dans un café du centre-ville.

Un jour, un auteur soucieux d’avoir un avis sur son livre avant de l’imprimer le donne à lire à Guillaume Bautru, un poète satiriste français du VIIe siècle. Ce dernier lui dit qu’il est trop long. «Que faut-il faire, lui dit l’auteur. – En retrancher la moitié et supprimer l’autre», dit Bautru. Qu’aurait-il répondu aujourd’hui à tant de graphomanes qui noircissent le papier, et désormais des écrans d’ordinateur, à longueur de pages ?

Que peut-on dire de plus utile, d’intelligible ou de plus intéressant en mille pages que l’on ne saurait dire qu’en la moitié ? C’est un autre auteur, Maxime Cohen, qui, lui, se retient et confesse dès l’introduction de son livre «Promenade sous la lune» (publié aux éditions Grasset et dont on a extrait la satire de Bautru citée par lui dans une épigraphe) : «Les raisons d’écrire un livre sont toujours moins nombreuses que celle qu’on aurait de s’en abstenir. Elles ne sont pas meilleures non plus ; elles peuvent même sembler pires si l’on considère la multitude de ceux qui ont passé leur vie sans se donner cette peine et où le moindre lecteur se range bien volontiers». C’est là, certes, une attitude nihiliste face à la volonté ou au désir irrépressible d’écrire qui nous aurait privés de tant d’écrivains prolixes mais de talents ou de textes littéraires de génie et ils sont assez nombreux. De Homère jusqu’aux romanciers, poètes et penseurs prolifiques du XIXe, eux tous, à travers les siècles et par le monde, ont fondé la littérature universelle et contribué à forger l’histoire de la pensée. Ces écrivains, philosophes et poètes se sont lus et se sont influencés ou contredits mutuellement, les uns complétant les autres ou remettant en question leur apport. Mais à chaque époque, au cours de ces siècles passés, on trouvait que tout était déjà dit. En effet, dans «Les Caractères», Jean de La Bruyère écrivait déjà en 1696 dans le français de l’époque : «Tout est dit et l’on vient trop tard depuis sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes».

Loin de la littérature universelle et de l’histoire de la pensée, mais tout près «des habiles d’entre les modernes» d’aujourd’hui, comment ne pas avoir, à la lecture de tel écrit ici et là, cette vague et lasse impression de «déjà lu» ? Mais en mieux, en plus intelligible et en plus bref. Même si la lecture des journaux est devenue aussi rare que la fréquentation des cabines téléphoniques, il arrive que l’on remarque un quotidien qui traîne sur une table dans un café du centre-ville. Jamais un livre, mais c’est là une autre pénurie, et peut-être la pire. La première remarque d’un ancien lecteur de journaux au long cours qui lisait quasiment toutes les rubriques : on fait de plus en plus court. C’est un fait rare, s’agissant d’un quotidien de langue arabe dont on évaluait, jadis, la compétence de ses journalistes à la longueur de leurs articles.

Il fut un temps où l’article commençant à la première page, continuait à la page 8, avant de se terminer en revenant à la page 6. Comme à l’impression sur les vieilles rotatives de l’époque, le foliotage de la pagination se faisait dans un ordre prioritaire de cahiers formés de quatre pages, la numération des suites donnait le tournis aux lecteurs les plus patients. Les autres, moins patients ou plus avisés, savaient que le journaliste signataire de l’article se payait de mots, dans toutes les acceptions de ce dernier. Il était de cette race de signeurs, assoiffés, non pas de gloire mais d’encre et pas que… Il pouvait à lui seul remplir tout un journal pour gagner plus et se mettre en règle avec l’ardoise du bistrot, le paiement tardif du loyer ou de la pension de l’ex. Aujourd’hui, je ne leur jette pas la pierre ; bien au contraire, je ne peux que rendre hommage à leur talent et à cette incroyable capacité à trouver tant de mots pour dire à peu près tout, sur presque rien… On a lu des éditos feuilletonnant pendant un mois à propos d’un événement mineur traité en un feuillet par une agence de presse ; des entretiens interminables pleins de salamalecs et de superlatifs; le compte-rendu circonstancié d’une manifestation ou d’une conférence annulée à la dernière minute… A la fin du mois au bureau du personnel, un «chaouch» déguisé en comptable mesurait la longueur des articles fournis à l’aide d’une ficelle. Les collaborateurs non déclarés (on ne disait pas encore free-lance) de ce quotidien étaient payés quelques dirhams le mètre. C’est ainsi que certains d’entre eux, plus résilients et plus malins, avaient appris les ficelles d’un métier aujourd’hui presque disparu. Alors pourquoi faire court, rigolaient-ils, puisqu’on est bien mieux payé quand on fait long ?