Un petit bout d’un grand tabou

s’agissant de la sexualité telle qu’elle est présentée par certains médias marocains, le mot tromper peut sembler, disons, trompeur. à  preuve, une émission diffusée sur les ondes d’une radio privée cette veille de l’aïd…

Dans les mutations d’une société, il y a des signes qui ne trompent pas. S’agissant de la sexualité telle qu’elle est présentée par certains médias marocains, le mot tromper peut sembler, disons, trompeur. A preuve, une émission diffusée sur les ondes d’une radio privée cette veille de l’Aïd, ce qui est audacieux, et en direct avec appels téléphoniques des auditeurs à l’appui, ce qui est casse-gueule. Bien sûr, les propos sont encadrés, les «dérives verbales» surveillées ou atténuées, et l’expert en sexologie semble aussi «prudent» que l’animatrice qui l’accompagne est fébrile. Le duo reçoit des appels d’hommes et de femmes (cet après-midi là les femmes étaient plus nombreuses). Faut-il préciser que les questions et les réponses et conseils de l’expert sont en arabe marocain, darija, lorsque par exemple cette dame, mariée depuis trois ans, raconte les problèmes qu’elle a commencé à avoir avec son mari dans leurs rapports sexuels. Elle se plaint notamment des «exigences étranges» de son époux quant à certaines pratiques. L’expert, qui jusqu’alors l’interrogeait en darija, lui demande de préciser de quelles rapports il s’agissait, en énumérant quelques-uns, mais cette fois en français. La dame, un peu gênée, répond également en français. On a craint le pire mais lorsque l’auditrice éplorée a confessé qu’il s’agissait seulement de rapports buccaux, l’expert et l’animatrice ont paru soulagés. Ouf ! Sauf que là, l’expert se devait de donner son avis car la dame semblait outrée.  Elle s’est dite dégoûtée par une telle exigence, tout en reconnaissant qu’elle a lu sur le Web que cela se faisait. Du coup, elle voulait savoir si c’est elle qui est anormale. Hum! Hum! L’expert s’est jeté à l’eau et tout en citant, toujours en français, la pratique incriminée, il a tenté d’expliquer à la dame qu’un couple se doit d’être en harmonie sur tous les plans. Sauf si telle ou telle pratique engendrait un dommage ou une souffrance physique. Cela a permis à l’animatrice d’intervenir pour nous rappeler, ou nous rassurer, qu’il ne s’agissait pas, heureusement, de la pratique à laquelle on pouvait penser, celle-là même que l’expert avait évoquée, la sodomie, mais en français. Pratique du reste que la dame n’avait pas confirmée. Dans sa réponse, et sans l’inscrire dans un registre moral ou religieux, il invoquera tout de même et à toute fin utile, le fait que certains théologiens s’étaient déjà penchés sur la question. On se demande, soit-dit en passant, sur quoi ces gens-là ne se sont pas encore penchés.

Avouons que l’exercice n’est pas aisé à la radio -et sans parler de la télé-, car dans la presse on a déjà relevé depuis un certain temps des rubriques dédiées à cette question. Mais si la presse écrite atténue et contourne certains propos, tout en offrant un certain anonymat, une émission en direct à la radio permet d’identifier les grains de la voix, révèle ses inflexions et trahit l’émotion réelle ou affectée des auditeurs qui se confessent. Par ailleurs, ce qui est également troublant s’agissant de ce type d’émission sur la sexualité, c’est que tous les termes «techniques» dont l’expert use, et qui sont souvent pudiquement repris par les intervenants, sont exprimés en langue française. Le langage du corps, riche en darija, même s’il n’est pas techniquement «sexologique», est refoulé et demeure encore traduit dans la langue de l’autre, celle de la modernité d’après les uns ou de l’aliénation, voire pire, selon d’autres. C’est un autre pan du vaste débat qui oppose toujours les «darijologues» et leurs adversaires dans cette guerre linguistique sans issue.
Toujours à propos de l’utilisation de la langue française lorsqu’on veut affronter ou contourner un tabou, on se souvient qu’une enquête commanditée par une multinationale de l’industrie pharmaceutique sur la fameuse petite pilule bleue (viagra) avait eu d’importantes retombées médiatiques… en français. Pourtant, l’enquête en question était de petite envergure, n’ayant concerné que 255 personnes dont 125 femmes et 130 hommes. Autant dire une bande de fêtards au sortir d’une soirée bien arrosée. Cependant, certains journalistes ont grimpé aux rideaux en titrant triomphalement en français dans le texte : «Haro sur le tabou de la dysfonction érectile». C’est sûr qu’un titre aussi clair et lisible par le plus grand nombre a dû faire trembler dans les chaumières et sous les «mantate». Un autre titre, plus alarmiste cette fois-ci, prévient: «Une enquête démontre qu’une grande partie des Marocains ont une vie sexuelle conflictuelle». Et puis, plus ou moins rassurant, un autre journal, en français toujours, tente chiffres à l’appui de relativiser cette débandade : «Sexualité : 35% des Marocains assurent». Et puis enfin aujourd’hui, signe des temps ou temps des signes, la radio est venue pour donner la parole à ceux et celles qui veulent lever, en direct et de vive voix, un petit bout de ce grand tabou.