Un petit «caoua» pour la route ?

Certes, on ne boit pas que du café dans ces lieux éponymes,
mais, même à  la fin d’une grande cuite au bistro du coin, un client complètement gris a toujours besoin d’un «petit noir»
pour retrouver son chemin.

«Le comptoir d’un café est le parlement des peuples», écrivait Balzac quelque part dans cette immense œuvre littéraire qu’il a léguée à la postérité. Lui qui fréquentait surtout les salons huppés où l’on cause bien de tout et de rien, tendait aussi l’oreille à ce que disait la vox populi. Le vocable café, comme espace de lien social et aussi en tant que breuvage, sécrète des mythes et des légendes qui font rêver. Voilà pourquoi il fait depuis toujours l’objet – et le sujet – de ce qu’on appelle les «marronniers» (thèmes d’articles ou de dossiers qui reviennent chaque année ou chaque saison) de l’été dans la presse à travers le monde. Pour faire comme les autres – il n’y a pas de raison – on va tenter un mix des deux acceptions du mot café pour le prix d’un.

Une des légendes qui nous concerne en tant qu’Africain veut que l’origine étymologique soit dérivée d’une région nommée Kaffa, en Ethiopie, où, vers l’an 800, une chèvre appartenant à un berger musulman, Khalid, se montra toute agitée après avoir consommé la pas encore fameuse plante qui donne les grains de café. Pour faire court dans cette version du moins (il y a autant de versions que de variétés), on dira que Kaffa a donné café, produit qui allait traverser plusieurs contrées et croisera son concurrent, le thé. L’Orient, comme chacun le sait, a exporté pleins de bonnes choses vers l’Occident, avant que la roue ne tourne. D’ailleurs, le comble, c’est que même la roue, semble-t-il, fut inventée d’abord en Orient. L’écrivain Paul Morand, qui a bien connu cette contrée, soutient que «par le thé, l’Orient a pénétré dans les salons bourgeois ; par le café il pénétra les cerveaux». En effet, le thé a donné la fameuse et so british cérémonie du five o’clock avec ses biscuits trempés dans une tasse aristocratiquement pincée seulement de l’index et du pouce pendant que le petit doigt en l’air semble indiquer l’arbre généalogique. Bon, d’accord, on caricature un peu car il y a thé et thé, mais tout dépend de son buveur. Nos buveurs de thé ont une tout autre cérémonie qui se perd de plus en plus. Celui que l’on versait du haut d’une théière suspendue entre le plafond et le plateau ; le flot de thé vert parfumé à la menthe rêche des potagers de Meknès descendant en cascades dans un petit verre nommé hayati pour former ces turbans de mousse, seuls garants de la qualité du breuvage ; le verre de l’absent qui reste vide jusqu’à l’arrivée impromptue – aujourd’hui on dirait inopportune- d’un visiteur qui débarque de la gare sans crier gare… Mais là on s’égare, car c’est du café qu’il s’agit lorsqu’il «pénètre les cerveaux en Occident», selon Morand. On prête au café de nombreuses vertus dont celle d’éveiller l’esprit au point de provoquer des insomnies. Le Moka, port du Yémen, va donner son nom à un label de très grande qualité. Pour une fois que ce pays fait parler de lui autrement qu’en rigolant à propos des joues de trompettiste des mâcheurs de qat, cette plante qui ramollit et le cerveau et l’économie du pays déjà bien mal menée. Et puis il y a cette appellation d’origine contrôlée qu’est l’arabica, considéré comme le nec plus ultra du café, loin devant le robusta, lequel, comme son nom l’indique, n’est qu’un balèze subalterne au service de son maître. Si la cote des Arabes prend parfois de l’altitude à l’échelle de l’estime, c’est au café qu’elle le doit. Pas au pétrole en tout cas, et pas en cette conjoncture incertaine devant la pompe à essence. Convertissez les pannes d’essence en insultes anti-arabes et faites le compte !

Comme on a cité Balzac en ouverture de cette chronique, rappelons que l’auteur de la Comédie humaine était accro au café dont il consommait une quantité industrielle. Cela l’a peut-être aidé à venir à bout d’une œuvre colossale. Avouez que c’est une autre manière de «pénétrer le cerveau de l’Occident», mais c’est assurément celle dont on doit le plus se féliciter en tant que découvreurs du café, grâce justement à la chèvre de M. Khalid, qui broutait en l’an de grâce 800 du côté de Kaffa. Depuis ce temps-là, le mot café, comme son origine arabique «caoua», va désigner dans presque toutes les langues des lieux de convivialité, de volupté, de volubilité et quelquefois aussi de complots politiques qui ont donné naissance à une abondante littérature ou façonné l’histoire de l’humanité. Certes, on ne boit pas que du café dans ces lieux éponymes, mais même à la fin d’une grande cuite au bistro du coin, un client complètement gris a toujours besoin d’un «petit noir» pour retrouver son chemin.