Un père de famille tranquille

Sur le point d’être expulsé de son logement et parce qu’il lui fallait impérativement de l’argent pour reloger ailleurs sa famille, l’homme s’est fait criminel, portant son choix sur un couple âgé dont il connaissait les habitudes, les Tolédano. Plus que criminel, il s’est fait monstre.

Sur la photo publiée par les médias, on les voit arborer un large sourire. Le sourire de qui aime et est aimé par la vie. Mais cette vie leur a été retirée brutalement, d’une manière infâme et cruelle. Et c’est un homme à qui leur porte était ouverte en toute confiance qui s’en est chargé. Couple marocain de confession juive, Sam et Vicky Tolédano ont été assassinés et démembrés par leur jardinier. Motif d’un acte aussi atroce : la cupidité. Le drame, qui s’est déroulé à Casablanca, a plongé la communauté juive de la métropole dans l’effroi et l’affliction. Sam et Vicky en étaient des membres très appréciés. «Des gens merveilleux», déclarent ceux qui les ont connus. Pour parer à toute extrapolation, Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des communautés israélites du Maroc, a confirmé à la suite de la police qu’il s’agissait d’un «assassinat crapuleux sans aucune autre connotation». Le meurtrier, rapidement identifié et arrêté, a avoué son méfait et en a livré les raisons, à savoir le besoin urgent d’argent. Sur base des informations délivrées par la police, le portrait dressé par la presse décrit un homme ayant une addiction aux jeux de hasard et qui y aurait brûlé tout ce qu’il possédait. Employé communal avec un salaire mensuel de 4000 DH, M.R. travaillait en plus, à ses heures libres, comme jardinier occasionnel chez les habitants du quartier, parmi lesquels les Tolédano. En 2011, sa mère lui aurait fait donation d’un petit appartement qu’il aurait vendu et dont la somme obtenue aurait été dépensée jusqu’au dernier centime. Sur le point d’être expulsé de son logement et parce qu’il lui fallait impérativement de l’argent pour reloger ailleurs sa famille, l’homme s’est fait criminel, portant son choix sur un couple âgé dont il connaissait les habitudes, les Tolédano. Plus que criminel, il s’est fait monstre.

Outre le crime en lui-même, ce qui bouleverse dans cet atroce fait divers, c’est le fait qu’il ait été commis par un homme sans casier judiciaire, un père de famille, employé communal de surcroît, quelqu’un qui dispose d’un cadre de vie stable. Or c’est ce même homme qui, pour un problème d’argent, fut capable non seulement de tuer avec préméditation mais de pousser l’horreur jusqu’à procéder au démembrement des corps. Les corps de personnes au service desquels il travaillait. Et c’est l’éternelle question de la monstruosité à laquelle on se trouve confronté. Qu’est-ce qui fait se transformer en monstre un individu en apparence «normal»? La plupart des faits divers criminels rapportés à longueur de temps par les journaux sont des histoires qui ont mal tourné, où ont joué la colère, la passion, l’effet de drogues comme le karkoubi qui font perdre tout contrôle à l’auteur du crime. Ce n’est pas le cas ici. On se trouve face à un acte commis à froid. Tuer pour voler. A l’arme blanche, ce qui n’est pas comme tirer un coup de feu. Cela induit le contact charnel avec la personne qu’on assassine. Et puis, il y a cette suite, innommable, sur laquelle même aligner des mots donne le haut-le-cœur. Comment une société en arrive-t-elle à produire de tels individus ? Car si chacun est responsable de ses actes, on ne peut faire l’impasse sur la responsabilité collective, sur le poids de l’environnement. Un environnement social marqué par une banalisation dramatique de la violence. Depuis quelques années, Casablanca a le triste honneur d’être présentée comme figurant parmi les villes les plus dangereuses du monde. Est-ce vrai, est-ce faux ? Une chose est sûre, les Casablancais vivent avec la crainte permanente d’être agressés, dans la rue comme chez eux. Et ces agressions ne se font plus à mains nues. Pour commettre le plus petit larcin, comme l’arrachage d’un sac par exemple, les délinquants recourent à l’arme blanche. Les couteaux, voire les sabres, constituent désormais leur panoplie de base. Le tout dans un contexte où l’imaginaire se nourrit sur internet d’images plus horribles les unes que les autres, avec des scènes de décapitations visionnées par le tout-venant. Etre capable, dans le cadre d’un simple vol, de tuer et de démembrer quelqu’un, montre combien, chez celui qui commet de tels actes, la vie humaine a perdu son sens. Sa valeur. Et c’est sur cela que le tragique sort réservé à Sam et à Vicky appelle à réfléchir.