Un passé qui ne passe pas

c’est parce qu’il n’y a pas d’histoire heureuse, qu’il ne se trouve point de mémoire heureuse. dire cela, ce n’est pas verser dans un quelconque nihilisme. car, en définitive, le passé ou le futur, pour un individu comme pour une société, sont ce que nous en faisons et comment et avec quels moyens nous le faisons.

«La pensée d’un homme est avant tout sa nostalgie», écrivait Camus. On peut lire et interpréter cette phrase comme on veut et comme on peut. Si l’on pense que la nostalgie est cette douce et mélancolique sensation qui caresse la mémoire dans le sens d’un passé qui ne passe pas, c’est que la pensée n’est pas une nostalgie. C’est un regret. La pensée d’un homme, pour Camus, se compose peut-être de la somme d’expériences qui le font et qui structurent sa personnalité. Qu’il en ait la nostalgie ne signifie pas que ces expériences le figent dans un passé suspendu à un temps révolu et indéterminé mais constamment rêvé et entretenu. Ici, la nostalgie est à la fois dans la mémoire et dans l’action ; dans le passé, dans le présent agissant et dans un future proche et ouvert sur une vie à vivre. Bref, la nostalgie des choses du passé fabrique de l’avenir parce qu’elle s’inscrit dans un projet et dans un devenir.

Plus terre à terre, si cette chronique évoque la question de la nostalgie, c’est que de tout temps, mais de plus en plus aujourd’hui, on entend des gens formuler mélancoliquement ou sévèrement ce regret, devenu un grand classique ici et ailleurs : «C’était mieux hier» Bien entendu, très souvent seuls ceux qui ont connu ce «hier» remémoré, vrai ou fantasmé, y vont de leurs récriminations et lamentations accompagnées de soupirs. En politique, comme dans les questions de société, le regret une fois exprimé laisse la place au déferlement d’une vague de nostalgie charriant moult comparaisons entre un passé simple ou composé et un présent nul et mal advenu. Des joutes verbales opposent les gens d’un certain passé et ceux qui ne l’ont pas vécu. Entre la mémoire qui se veut Histoire et donc vérité, et la vie au présent qui efface toute trace d’hier sur son passage, il reste ce malentendu qui fonde cette comédie humaine sans cesse recommencée. Mais de nos jours, lorsqu’une société comme la nôtre a été vite rattrapée par le futur, quand le progrès technologique se mêle d’un passé qui peine à passer, la mémoire de certains nostalgiques se referme sur elle-même, telle une huître agressée. Demeure un présent, confus, opaque ou échevelé.  Les plus vieux s’en accommodent pendant que leurs cadets bidouillent ou combinent (notamment en matière de religiosité, domaine social central aujourd’hui) une modernité mal digérée et une tradition revisitée. Dans ce domaine justement, ceux qui ont de la mémoire ont vu, par exemple, la pratique religieuse se transformer en un objet de fascination via le développement des moyens de communication transformés, paradoxalement, en instruments d’excommunication et d’exclusion. C’est ce passé qui ne passe pas que la nostalgie, comme pensée du Bien et du Beau, réfute et refuse. Dans d’autres domaines, la perception du passé demeure figée sur la tradition comme expression survivante de la mémoire ancestrale sur laquelle on tente de fonder une identité. En collectant les traces du passé, on se protège contre un futur qui nous fascine autant qu’il nous inquiète. Et voilà que nous avons fait de la mémoire le gardien et l’historien de nos rêves inscrits dans un grand centre d’archives, fixant les traces du passé dans un registre rarement consulté et rangé dans une immense bibliothèque aux étagères désordonnées.

Pour conclure cette chronique, peut-être faut-il convenir avec le philosophe Paul Ricœur qui affirme que «la mémoire d’un peuple ne cherche pas la vérité, mais plutôt la consolation». («La mémoire, l’oubli, l’histoire», Point. Essai. Editions du seuil.) C’est parce qu’il n’y a pas d’histoire heureuse, qu’il ne se trouve point de mémoire heureuse. Dire cela, ce n’est pas verser dans un quelconque nihilisme. Car, en définitive, le passé ou le futur, pour un individu comme pour une société, sont ce que nous en faisons et comment et avec quels moyens nous le faisons. Sinon on peut aussi adopter la conclusion du Mythe de Sisyphe de Camus, auteur avec lequel nous avons entamé cette chronique, pour finalement espérer et dire : «Il faut imaginer Sisyphe heureux». Ou alors conclure en poésie, et se remémorer sans compter avec Baudelaire dans son Spleen: «J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans».