Un nouveau souffle

Avec les événements d’Iran, l’heure de vérité a peut être sonné pour le fondamentalisme religieux. Confrontée à  la réalité du pouvoir, l’utopie islamiste au même titre que les autres utopies, montre ses limites. Cela, dans le contexte de l’ère Obama, ne peut que donner un nouveau souffle au combat démocrate

Pendant dix jours, l’Iran a connu des manifestions populaires sans précédent depuis la Révolution khomeinyste. Contestant le résultat des élections qui ont reconduit à son poste le président sortant, Mahmoud Ahmadinejad, des centaines de milliers d’Iraniens sont sortis dans la rue, demandant ce qu’il est advenu de leurs votes. Au bout de quelques jours,  le couperet est tombé. Le vendredi suivant les élections, la prière est exceptionnellement dirigée par le guide Khamenei, la plus haute autorité du pays. Dans un discours très dur, celui-ci intime l’ordre aux protestataires de cesser de manifester et, abandonnant la posture de neutralité tenue d’être la sienne, il apporte son plein soutien au président réélu. Pourtant, malgré le sacrilège représenté par la désobéissance au Guide suprême, dès le surlendemain, les manifestations reprenaient de plus belle. Le pouvoir n’hésita pas alors à faire tirer dans la foule. Ses milices, les bassidjis, lâchées sur les manifestants, la contestation est réprimée dans le sang. Le bilan, difficile à dresser, fait état de plusieurs morts et de centaines de blessés. Une jeune fille du nom de Nada, devient l’icône du mouvement. Victime d’un des tirs à balle réelle dans la foule, sa mort, filmée à l’aide d’un téléphone portable et dont les images sont diffusées en boucle sur internet, émeut le monde entier.
La révolution iranienne représente l’un des événements capitaux de la fin du XXe siècle. Signant la montée en puissance de l’islam politique, elle a renversé la donne dans le monde musulman. Avec elle, l’utopie a cessé d’être socialiste pour devenir islamiste. Dans les universités, les barbes ont fleuri, les hijabs ont couvert les chevelures et la jeunesse s’est donnée comme cap l’Etat islamique du temps de Médine.
Malgré son éloignement géographique et sa spécificité religieuse, l’Iran est un pays qui nous parle beaucoup en tant que Marocains. A l’époque de la dynastie pahlavi, les sociétés iranienne et marocaine faisaient l’objet de parallèles fréquents. L’absolutisme des monarques en place, les excès et les fastes de leur pouvoir dans un contexte de très fortes disparités sociales, nombreuses étaient les similitudes. La chute du shah fut, de ce fait, ressentie chez nous avec une immense acuité et l’on peut penser, sans grand risque de se tromper, qu’elle fit trembler dans les hautes sphères. On se rappelle au passage que le Maroc fut d’ailleurs l’un des rares pays à oser offrir l’hospitalité au shah déchu. Aussi, comme hier, ce qui se passe aujourd’hui à Téhéran, nous interpelle-t-il au plus haut point. On ne peut ne pas se projeter dans cette jeunesse qui, au nom de ses droits bafoués, défie le pouvoir des mollahs. Ces hommes et ces femmes qui sont sortis dans les rues, en criant certes Allahou Akbar mais portés dans le même temps par une soif manifeste de liberté, cela aurait pu être nous si une telle chape de plomb s’était abattue sur notre société. Les événements en Iran ont pris de court le monde entier. Peu de personnes, en dehors des spécialistes, auraient pu imaginer l’existence au sein de la société iranienne d’une telle fracture. Car c’est cela que nous ont révélé les événements de ces dernières semaines, deux pans de la société en complète discorde. D’un côté, les partisans d’Ahmadinejad, une population dont la réussite économique ou la survie passe par l’allégeance au régime, et, de l’autre, une jeunesse attirée plus par la culture occidentale que par la mosquée. La mise à nu de cette faille a fait voler en éclats l’unité de façade qui soudait la République islamique autour de son guide. Celle-ci avait déjà été mise à mal au cours des semaines qui ont précédé les élections. Lors de cette période, on assista à un incroyable déballage de linge sale. Jamais la liberté d’expression individuelle comme collective ne fut aussi forte que lors de cette campagne menée par certains aspects à l’américaine. Autorisée dans un premier temps par le régime pour asseoir la popularité de son candidat, la prise de parole citoyenne a eu à contrecoup un effet dévastateur sur l’image de celui-ci. Une lame de fond a été libérée qui ne peut être contenue que par la répression, que par une militarisation accrue du pouvoir.
Avec les événements d’Iran, l’heure de vérité a peut être sonné pour le fondamentalisme religieux. Confrontée à la réalité du pouvoir, l’utopie islamiste au même titre que les autres utopies, montre ses limites. Cela, dans le contexte de l’ère Obama, ne peut que donner un nouveau souffle au combat démocrate.

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