Un nouveau peuple

Dans les sociétés traditionnelles, cette «net generation», née et biberonnée dans une immense cacophonie de sons et une orgie d’images, est condamnée à  vivre ballotée entre un passé composé et un futur antérieur dont elle est en train de concevoir et d’écrire une mystérieuse grammaire d’elle seule connue

L’individu naît libre. La société le fait ou le défait. Si l’on suit la théorie rousseauiste qui consiste à faire de l’homme un individu libre et à l’état de nature avant d’entrer en relations avec d’autres hommes par le biais d’un «contrat social» entraînant ainsi la création de la société, on peut dès lors imaginer tous les destins possibles pour cet être-là. Car il est admis depuis longtemps par nombre de penseurs et de philosophes que l’individu est le produit de la société où il se meut. Hors d’elle, il n’est que nature et liberté, désordre et inorganisation. C’est donc en renonçant à une part de sa liberté et de sa nature qu’il tisse des liens sociaux et entre en intelligence avec les autres afin de construire et d’ordonner une société donnée. La famille, le clan, la tribu, la nation et toutes les communautés religieuses ou idéologiques tiennent la liberté de l’individu pour dangereuse, car mettant en péril les liens sociaux qui unissent les autres membres de ces groupes. En évoluant et en prenant conscience de ses droits, l’individu en vient à revendiquer une part de sa liberté par rapport à ces groupes. Se libérer de la pression du clan ou prendre parfois ses distances avec les errements de la décision collective, c’est penser librement  ou agir autrement en s’isolant de la communauté. On peut décliner cette réaction en de nombreux tropismes et l’appliquer à une multitude de cas dissidents à travers l’histoire de l’humanité.

Le système démocratique, dans son sens large et son esprit général, est né de cette dissidence. Tout en organisant la vie en société, il réserve une part de liberté à la minorité et une marge à l’individu. C’est dans cette perspective et au sein de l’interstice du lien social que se situe la division entre la sphère privée et la sphère publique, la distance entre l’individu et la communauté. Pourtant, la notion de l’espace privé est née bien avant; et l’on dit, métaphoriquement, qu’elle a commencé dans la chambre à coucher. C’est en effet là que les parents ont délimité leur espace et se sont isolés, séparés par un rideau puis par une cloison par rapport aux enfants et au reste de la famille. On appelle cela intimité et c’est cette part de liberté individuelle qui est souvent absente des sociétés traditionnelles. Ce n’est pas seulement une question d’habitat et de murs mais aussi de culture et de coutumes.

L’individu est très souvent dissous dans le collectif, et la communauté, la famille, le clan ont un droit de regard (dans tous les sens de l’expression) sur l’espace, le comportement, voire la croyance du parent, du voisin ou du congénère. Une pression sociale s’exerce alors sur la liberté individuelle avec le soutien de lois écrites ou coutumières, sous différents prétextes qui vont de la défense de la cohésion sociale à la préservation d’une certaine conception de l’identité locale. Mais voilà que le futur va rattraper le présent et le passé. Le développement prodigieux des technologies de la communication, et notamment celui d’Internet et du numérique, est en passe de transformer  ces sociétés obsidionales en un vaste aquarium visible par tous et de partout. Le discours traditionnel qui prône la pudeur et le comportement plus empreint de sagesse qui préconise le quant-à-soi sont battus en brèche par une frénésie de transparence qui réduit ou estompe les frontières de l’espace privé.

Paradoxalement, la tradition et le conservatisme qui lui sert de discours arrivent à s’adapter à ce progrès. Ils en profitent même, s’en nourrissent et le détournent à leur profit. On n’a jamais vu et entendu autant de fatwas, d’excommunication et de condamnation du progrès, de la modernité et des droits de l’homme que depuis le développement de ces moyens modernes destinés, en principe, à libérer l’individu. Et jusqu’aux plus radicales expressions de la pensée fondamentaliste, ce progrès a servi à répandre leurs obscurs desseins et y rallier de jeunes adeptes issus de la génération Y. Dans les sociétés traditionnelles, cette «net generation», née et biberonnée dans une immense cacophonie de sons et une orgie d’images, est condamnée à vivre ballotée entre un passé composé et un futur antérieur dont elle est en train de concevoir et d’écrire une mystérieuse grammaire d’elle seule connue. A l’insu des dirigeants et dans l’ignorance d’une certaine élite politique et intellectuelle.

Ailleurs, puisque les études menées dans ce sens insistent sur la catégorisation occidentale du concept de la  «génération Y», on prend en considération la maîtrise intuitive des acquis et du savoir technologique et de la culture qui en découle. Ici, les natifs numériques, de plus en plus nombreux et de plus en plus en phase avec l’évolution constante de la technologie dont l’accès se démocratise rapidement,  sont en train de former un nouveau peuple assis en porte-à-faux entre le flou du monde d’hier et l’opacité de celui de demain.