Un mouton sur un marronnier perché…

Pour le chroniqueur au long cours, le thème récurrent est une angoisse. Pourtant ce thème récurrent est devenu un genre journalistique toujours décrié mais sans cesse pratiqué. On l’appelle «le marronnier». Ce sont ces sujets qui reviennent avec ou hors saison et que souvent rien ne justifie sinon la paresse ou la procrastination, deux qualités demandées au journaliste ordinaire.

Pour le chroniqueur au long cours, le thème récurrent est une angoisse. Pourtant ce thème récurrent est devenu un genre journalistique toujours décrié mais sans cesse pratiqué. On l’appelle «le marronnier». Ce sont ces sujets qui reviennent avec ou hors saison et que souvent rien ne justifie sinon la paresse ou la procrastination,  deux qualités demandées au journaliste ordinaire. Mais il y a aussi les marronniers, respectables ceux-là, du calendrier avec son cortège de commémorations, de fêtes ou de célébrations. Et c’est bien de celui-là qu’il s’agit dans cette chronique. Comme chacun le sait ici, même les moutons (surtout les moutons), nous venons de célébrer la fête du même nom (dite aussi «la Grande fête», on ne sait pourquoi), avec à la clé  plus de cinq jours de vacances. Les experts en la matière, c’est-à-dire dans le génie, si peu civile, qui consiste à se construire des congés  chômés et payés, c’est-à-dire à glander, notamment dans la fonction publique,  appellent cela un pont. Cinq jours pour manger un mouton, c’est bien le minimum diraient les vieux connaisseurs qui ont à leur actif tout un cheptel depuis le temps. Et c’est précisément de là que provient l’angoisse du chroniqueur au long cours. La répétition à l’identique d’une fête qui dure depuis des millénaires, si l’on remonte jusqu’à Abraham. Mais peu importe, La Vie éco ne paraissait pas encore à l’époque.

 Comment dès lors éviter le marronnier ? En passant sous silence un tel événement, diront les sages de la profession qui deviennent de plus en plus rares. Ne pas parler d’un événement dont tout le monde  parle est presque une faute professionnelle, sinon un signe d’autisme. En parler autrement c’est marquer une trop grande distance et  se démarquer manifestement du troupeau. Alors on a tous imité Panurge, qui lui-même, imitant ses moutons, se jeta à l’eau. Voilà pourquoi, cher lecteur, mon frère, mon semblable, tu n’échapperas pas à une chronique  consacrée au mouton, mais post-sacrifice, c’est-à-dire après que la bête soit occise ou sacrifiée. C’est selon, mais cela revient au même du point de vue du mouton, car ça lui fait une belle jambe de savoir qu’il a été sacrifié suivant le  strict rituel en vigueur en terre d’Islam.

En revanche, si revanche il y a, ça fait un bon gigot d’agneau pour celui qui a zigouillé et dépecé le mouton, vidé ses entrailles, fait griller la tête et les pattes, étalé la crépine avant de l’entourer de morceaux choisis de foie et de cœur. Une fois  ses douze travaux accomplis, l’homme va jeter tout le reste sur la chaussée dans ces quartiers où des hommes aux habits ensanglantés courent dans tous les sens en agitant  un  grand coutelas dans une main et dans l’autre un couffin débordant de viscères sanguinolentes offertes gracieusement par les commanditaires du sacrifice. D’autres encore allument de grands feux et invitent les habitants à venir se faire griller la tête et les pattes de leur bête.

De mémoire d’autochtone qui n’a jamais quitté ce pays, ces scènes se répètent à l’identique depuis des lustres, et les plus anciens sont encore là pour le confirmer. Mais n’est-ce pas là le propre, si l’on ose dire, de toute tradition, diront ceux qui veulent  faire dans l’anthropologiquement correct ? Seulement voilà : pourquoi la tradition doit-elle rimer avec toute cette saleté, ces bouchers clandestins aux allures de psychopathes en furie, ces peaux de moutons étalées à même la chaussée et ses vieux sommiers sur lesquels on fait griller des têtes, ces fumées sacrificielles  qui montent aux cieux vers on ne sait quels dieux mythiques comme dans une mauvaise tragédie grecque. Ni la religion ni la tradition bien comprises et bien enseignées ne sauraient tolérer un tel paysage de désolation qui se banalise. Pire encore, que l’on transmet à des enfants pour lesquels cette fête a été symboliquement instaurée. Mais la symbolique de soumission, dont Abraham  a fait l’épreuve en conduisant son fils sur l’autel du sacrifice avant que Dieu ne lui présente un agneau, se décline aujourd’hui en brochettes, en fumée et autant en emporte le vent. Le tropisme de la tradition, se nourrissant de la «sainte ignorance», a souvent poussé les hommes vers les cavernes obscures des mythes. Triste tropisme,  diront les anthropologues qui ont pris le parti d’en rire, même si c’est rare un anthropologue ou un ethnologue qui se marre… Lisez ce que l’auteur de Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss, disait sans rire, de l’Islam. Tous les clichés peureusement islamophobes d’un électeur de base de Marine Le Pen en France ou ailleurs.

 Nous l’avons souvent répété ici, tels ces marronniers de la presse qui filent le bourdon au chroniqueur, comme pour le cholestérol : dans les traditions, il y a du bon et du mauvais. Même si tout est bon dans le mouton, n’est-ce pas ?