Un mouton dans un moutel

De tous les marronniers du chroniqueur du temps qui passe, celui du mouton de l’Aïd est certainement celui qui apporte au fil des ans quelques changements notables.

Voilà pourquoi on va encore une fois y sacrifier tout en s’y adaptant autant que faire se peut. Adossée à une tradition multiséculaire qui remonte à Abraham, la fête du mouton, plus que Ramadan, enregistre des comportements qui composent avec l’air du temps et l’évolution de la consommation ou la gestion des loisirs. Certes, la tradition a la peau dure et la peau du mouton a encore de l’avenir. Mais on remarque qu’au fil du temps, la société de consommation prend de plus en plus en charge cette vieille tradition que les Musulmans entretiennent contre les vents de l’évolution de la société et les marées des influences venues d’ailleurs. On sait, et on n’a pas manqué de le relever depuis un certain temps, que le crédit de consommation a préempté le mouton comme un produit important dont très peu de gens se passent. Les chiffres sont connus à l’avance et le marché du mouton de sacrifice est on ne peut plus ouvert. Une offre de

7 millions de têtes d’ovins pour une demande qui dépasse les 5 millions. C’est un des rares produits dont on sait à l’avance la date de consommation, voire son heure exacte: soit le jour de l’Aïd, et qui a également cette particularité d’être la seule fête religieuse dont la date est connue dix jours avant. Incroyable, non? C’est pain bénit pour les sociétés de crédit, les «chennaqa» et autres maquignons qui mangent la laine sur le dos des sacrificateurs impécunieux, lesquels continuent de s’endetter comme des mules.

On a déjà évoqué lors d’un autre marronnier les campagnes de publicité qui font la promotion de ce crédit moutonnier ainsi que les conséquences en termes de surendettement. Un certain nombre de candidats à ce crédit, en effet, seront condamnés à payer toute leur vie le même mouton, dans une spirale hypothécaire infernale ; une sorte de «subprime» de la brochette qui rappelle, toute proportion gardée, la crise financière de l’immobilier aux Etats-Unis. Car à trop prêter aux pauvres, -contrairement à l’adage qui conseille de ne prêter qu’aux riches-, on les pousse à tous les sacrifices, si l’on ose dire, d’autant que ce prêt est prescrit par un rite religieux. On passe aussi sur les grandes surfaces qui se mettent au goût du jour, exposent et vantent les produits annexes à coup de prospectus distribués à tire- larigot pour appâter le gogo viandard qui rêve de gigots. Cette économie du mouton en passe de devenir une discipline à enseigner dans les écoles de commerce ne touche pas que les catégories sociales aux revenus faibles, plus connues en arabe par cet euphémisme «dawi addakhl al Mahdoud» (les gens au revenu limité).

La fête est aussi un moment de loisir pour les plus nantis qu’autorise souvent le fameux «pont» de vacances que chacun édifie à sa guise. Qu’il coïncide ou pas avec un week-end, l’Aïd dure ce que dure un mouton une fois dépecé. Et comme tout est bon dans le mouton, il y a à manger pour plus d’une semaine. Sauf que voilà : une autre catégorie socioprofessionnelle, rare mais qui commence à prendre du poil de la bête, boude le mouton et préfère profiter des longues vacances, loin du sang et de la fureur des bouchers qui sillonnent la ville à la recherche d’ovins à occire. Pour capter cette catégorie, tout en l’intégrant dans l’économie du mouton, on vient de lancer un nouveau produit : «l’Aïd comme chez soi mais dans un hôtel étoilé à Marrakech». Le concept est simple –enfin pas tant que ça, quand on y réfléchit comme on le verra– et il consiste à prendre une chambre all inclusive, c’est-à-dire offrant les mets du mouton au menu. Bref, un «séjour spécial mouton» où l’on sert les plats dérivés du mouton. Sachant que le premier jour du sacrifice au déjeuner, il n’y a généralement rien à manger sinon du «boulfaf», ces maigres brochettes d’abats couverts de crépine qui font plus de fumée que de bien à la panse, on se demande si la formule est heureuse.

Mais là où ils ont fait fort, c’est dans l’autre formule, the big one, celle qui propose de louer une chambre et d’acheter son propre mouton dont le sacrifice serait, disent-ils, accompli par les… «bouchers de l’établissement hôtelier». La publicité qui vante ce nouveau concept ne donne pas plus d’explications, ce qui nous autorise à poser un certain nombre de questions. Qui va acheter le mouton ? Est-ce qu’on peut amener son propre mouton dans le coffre de sa voiture ? Et si oui, où sera-t-il hébergé si on arrive la veille de la fête? Est-ce que des mesures ont été prises au cas où de nombreux clients débarquent le jour même avec leur bagage et leur bête à la réception ? Est-ce que les enfants peuvent assister au rituel du sacrifice, et, si oui, comment feront-ils pour reconnaître leur mouton? Autant de questions légitimes qui laissent imaginer le cirque que cela peut donner dans le hall d’un hôtel 5* envahi par un troupeau de moutons à cinq pattes. Dernière question à mille balles avant de zigouiller cinq millions d’ovins: Comment classer un hôtel à moutons ? Moutel ?