Un mal profond

Plus on est filou, plus on est menteur, plus on est «hrami» et plus les portes s’ouvrent devant vous. Mais, dans le même temps, c’est la société dans son ensemble qui se gangrène du fait de ces «réussites» au goût de fiel. Le mal est profond et son traitement difficile. Si difficile qu’on finit par en baisser les bras. et là  est le drame.

Naïma a 18 ans. Le plus beau des âges, notamment pour qui en a le double, le triple ou le quadruple. Celui où tous les rêves, normalement, sont permis. Mais Naïma, malgré ses dix-huit ans, a proscrit le rêve. Elle vient de passer son baccalauréat. Et a échoué. Effondrée, elle n’a pas voulu entendre parler de session de rattrapage. A quoi bon s’exposer de nouveau à la déception ? Pour elle, du moins est-ce sa conviction, les jeux sont faits depuis longtemps. Depuis sa naissance, de l’autre côté de la barrière, de celui où on ne peut pas se payer des cours supplémentaires et rapporter des cadeaux aux professeurs. Naïma ne se dit pas que si elle n’a pas réussi, c’est par manque de travail ou parce qu’elle s’est «plantée» quelque part à l’examen. Elle a toujours été sérieuse et travailleuse. Si elle a échoué, estime-t-elle, c’est d’abord parce qu’elle est une fille de pauvres et qu’elle ne jouit pas de l’égalité des chances. Voilà pourquoi Naïma ne veut pas passer de session de rattrapage. L’espoir de passer entre les mailles l’a fait tenir jusqu’à atteindre la dernière année du secondaire. Son échec au baccalauréat signe la fin de ses illusions et sa perte de confiance définitive dans le système en
place.

Une femme tend la main au carrefour. Un enfant est agrippé à son cou. D’une voix plaintive, elle me demande l’aumône pour nourrir sa famille. Je fais la sourde oreille à sa complainte. Comme à celle de cette autre qui agite un certificat médical sous mon nez. Ou de celui-là qui fait mine, ou du moins est-ce mon sentiment, de boiter. Derrière ce qu’ils me présentent comme arguments pour éveiller ma compassion, je ne vois que stratagèmes. Je ne les crois pas. Malgré que leur misère soit, elle, bien réelle, je ne veux pas me laisser apitoyer, refusant de me laisser mener en bateau pour une énième fois.

A quelque niveau que l’on se situe, qu’il s’agisse du rapport aux institutions ou aux individus, la difficulté à faire confiance mine le quotidien. Comment, en effet, travailler, commercer, aimer même quand une confrontation répétée à la mauvaise foi vous conduit à, systématiquement, ne plus prendre pour argent comptant ce que l’autre vous dit. Comment se battre pour avancer quand, les yeux à peine ouverts sur la vie, la conviction que les dés sont pipés à la base vous étouffe. «Je ne fais pas confiance à ce que l’Etat me raconte», s’est écrié ce jeune lors d’une journée d’étude consacrée au mouvement du 20 Février, résumant le sentiment général d’une jeunesse excédée. Pour faire le pendant des manifestations contestataires dont elle minore l’importance quand elle ne les passe pas sous silence,  l’agence de presse nationale multiplie les dépêches sur celles, «massives», des citoyens sortis «spontanément» dans la rue pour soutenir la nouvelle Constitution. Comme si Internet n’existait pas et que l’information, écrite et audio, sur la réalité des faits ne circulait pas ! Cette propagande, inutile et stupide, est un exemple de ce qui participe à décrédibiliser le discours officiel. Et, au delà de lui, les institutions publiques. Or, aucun développement n’est possible sans une confiance des citoyens en leurs structures. Tout comme, tout aussi vital, sans leur confiance les uns dans les autres. Sur ces deux plans, individuel et collectif, le problème est de taille. Dans le Maroc traditionnel, la l’kelma (parole) représentait l’un des fondements majeurs de la société, celui qui en assurait le bon fonctionnement. Sur la simple parole donnée, on s’échangeait des millions. Aujourd’hui, on peut se faire signer mille engagements sans être à l’abri d’une escroquerie. Parce que le poids du groupe ne joue plus, les liens traditionnels s’étant disloqués sans que d’autres, de la même force, ne se constituent. Parce que la famille, comme l’enseignement public, ne veille plus à la transmission de valeurs premières comme l’honnêteté, l’engagement, le travail, le sérieux… C’est, au contraire, leurs opposés qui sont subrepticement prônés. Plus on est filou, plus on est menteur, plus on est hrami et plus les portes s’ouvrent devant vous. Mais, dans le même temps, c’est la société dans son ensemble qui se gangrène du fait de ces «réussites» au goût de fiel. Le mal est profond et son traitement difficile. Si difficile qu’on finit par en baisser les bras. Et là est le drame.