Un immense réconfort

Entre d’un côté les fous de Dieu et de l’autre les drogués de l’argent, les gens «normaux» ne savent plus comment tracer leur chemin et renouer avec la vraie valeur des choses. Ailleurs à  travers le monde, des citoyens ont dit stop, se sont regroupés, constitués des mouvements alternatifs pour reprendre leur destin en main. Est-ce utopiste que d’imaginer qu’au Maroc nous puissions en faire de même, de façon à  nous libérer à  la fois du consumérisme et de l’embrigadement religieux ?

A le voir circuler dans une vieille guimbarde écroulée sur son châssis, on ressent une sorte de réconfort. Tout n’est pas perdu, il est encore des êtres qui savent -ou qui ont su- résister aux diktats d’une société matérialiste où le paraître domine le reste. Au regard des critères en cours dans celle-ci, ne serait au volant d’une voiture aussi fatiguée qu’une personne sans grand intérêt. Or, dans le cas précis, celle dont il est question ici est une personnalité médicale de renom. Un professeur de médecine respecté, longtemps chef de service dans un grand hôpital casablancais, qui a formé des flopées de médecins et qui, surtout, par sa compétence et son dévouement à ses malades, a contribué à sauver un nombre incalculable de vies humaines. Là où d’autres se seraient fait des ponts en or, lui, parce qu’il a dédié l’essentiel de sa vie au service public, s’est contenté d’amasser de la reconnaissance. En paraît-il plus malheureux ? A voir le sourire lumineux dont il vous gratifie, vous vous dites qu’en dépit des rides qui labourent son visage et témoignent, chacune à sa manière, des épreuves de la vie, cet homme possède le bien le plus précieux : une âme sereine et une conscience en paix avec elle-même.

Vers la sortie de Casablanca, arrêt dans une pâtisserie, au label français certes mais sans que ce soit celui d’une enseigne de haute gastronomie dont on paye le prestige du nom. Pourtant, au moment de passer à la caisse, le prix demandé fait sursauter : 35 DH la tartelette au chocolat ! Pratiquement ce que cela vous aurait coûté à Paris, métropole pourtant classée parmi les plus chères au monde. Anodin en apparence, cet exemple donne la mesure de la démesure dans laquelle nous baignons. Car comment qualifier autrement cette situation où on se retrouve à payer un produit alimentaire fabriqué localement au même prix que celui pratiqué dans un pays disposant d’un SMIG six à sept fois plus élevé que le nôtre. Sachant que si des commerçants se permettent de tels excès, c’est bien parce qu’il existe une clientèle qui ne regarde pas à la dépense tant ses moyens, gigantesques, sont sans commune mesure avec ceux de la majorité des autres citoyens. La question se pose de savoir jusqu’à quel point un pays où près de la moitié de la population flirte avec la pauvreté peut se payer le luxe d’un libéralisme débridé qui produit des écarts de fortune à donner le vertige et, surtout, fait de la richesse la valeur suprême et le but ultime.

Trop, c’est trop. A tous les niveaux. Les signes se multiplient qui trahissent le malaise profond dans lequel se débat la société marocaine. On s’étonne que l’extrémisme religieux gagne du terrain mais comment peut-il en être autrement ? Plus que jamais, la religion devient ce refuge où l’on vient chercher du sens, fût-ce au prix d’une démission totale de la pensée. Entre d’un côté les fous de Dieu et de l’autre les drogués de l’argent, les gens «normaux» ne savent plus comment tracer leur chemin et renouer avec la vraie valeur des choses. Ailleurs à travers le monde, des citoyens ont dit stop, se sont regroupés, constitués des mouvements alternatifs pour reprendre leur destin en main. Est-ce utopiste que d’imaginer qu’au Maroc nous puissions en faire de même, de façon à nous libérer à la fois du consumérisme et de l’embrigadement religieux ? Recréer une autre manière d’être ensemble fondée sur des valeurs de base comme l’éthique, le don, la solidarité, la spontanéité, la simplicité, la confiance… A l’image du médecin ci-dessus évoqué, il y a autour de soi tant et tant de gens magnifiques qui ont –ou ont eu– des vies exemplaires. Mais, dans la majorité des cas, ces personnes-là n’attirent pas la lumière, d’abord parce qu’elles ne la recherchent pas, ensuite parce qu’elles n’affichent pas les signes convenus de la réussite. Pourtant elles sont ces exemples à donner à cette génération montante dont on ne sait, dans ce monde survolté, ce qu’elle va produire demain comme femmes et comme hommes. Quel Maroc sera le sien ? On n’ose l’imaginer tant les défis sont grands et l’horizon peu amène.