Un hommage au bel à¢ge

Trop agir en pensant faux. C’est ce que confesse le philosophe et ancien compagnon de Che Guevara, Régis Debray dans son dernier livre Un candide à  sa fenêtre (Gallimard) qui est la suite de Dégagements paru en 2010 chez le même éditeur.

(L’ensemble est un recueil de textes et d’articles parus dans diverses revues dont Medium.) Déjà dans d’autres ouvrages plus anciens, Masques et Loués soient nos seigneurs, le philosophe revient sur son passé politique et, l’âge venant, le revisite avec un regard critique implacable. Debray a perdu en épaisseur idéologique ce qu’il a gagné en lucidité joyeuse et surtout en qualité d’écriture. La langue française, en effet, a été affûtée et enrichie d’un style enchanté et personnalisé. Et ce n’est pas pour rien qu’il tient l’écrivain Julien Gracq, un ami et un confident, pour une figure tutélaire et un exemple. Sous sa plume, le concept perd peu à peu son poids pour laisser la place à un style où la métaphore mêle, dans une belle phrase bien ciselée, l’ironie de bon aloi. On sent la joie d’écrire d’un écrivain revenu de tout mais prêt à embrasser un avenir incertain et opaque avec humour et vivacité. Sévèrement critique avec un passé de militance, jugeant sans ambages ses anciens compagnons de route, et jusqu’à l’intouchable Che dont il dénonce le caractère autoritariste, voire sanguinaire, le philosophe fait très (trop ?) souvent son mea culpa et bat sa coulpe plus que de raison.

Politiquement et avec le temps, il s’est rapproché d’une certaine image fantasmée du général de Gaulle où se mêlent la grandeur de la Nation et une dimension un tantinet catho qu’il aurait jugée jadis prodigieusement réactionnaire. Mais de tout cela il n’en a cure car, politiquement et idéologiquement, il y a un moment qu’il en a pris son parti et s’en amuse. Le parti d’en rire peut-être. Celui là même qui lui fait raconter malicieusement cette anecdote dans Dégagements : «Un intellectuel de mes relations, peu philosophe, m’a confié son regret de n’avoir pu entrer au gouvernement. Il y a des précédents dans ce genre de promotion fatidiques, mais la dose de sadomasochisme qu’exige une fonction d’homme de proue ne me semblant pas à la portée de tous, je l’ai félicité d’avoir dû s’abstenir…». Et plus loin : «Sans amour du pilori, l’amour du pouvoir est fadaise. Tout le monde n’a pas les moyens psychologiques et physiques de ses ambitions politiques, et c’est heureux».

On sent le vécu et cela date peut-être de la période juste après avoir quitté les lambris élyséens et les allées du pouvoir, lorsqu’il a travaillé aux côtés du président Mitterrand comme conseiller diplomatique auprès des pays d’Amérique du Sud. Son excellent ouvrage, Loués soient nos seigneurs : une éducation politique, date aussi de cette époque et en analyse et explique les conséquences sur son itinéraire politique et intellectuel (Gallimard 1995. Et en Folio.)

Aujourd’hui et depuis un certain temps, Régis Debray varie les plaisirs et notamment celui de l’écriture et de la littérature dans une belle langue dont il se sert pour transmettre et partager ses admirations en matière d’art, de faits religieux (comme son excellent Candide en Terre Sainte ou le Le feu sacré) et sociétaux, tout en dirigeant sa revue trimestrielle Medium, ouverte aux arts, aux savoirs et techniques de transmission. Peut-être enfin a-t-il fait sienne la constatation en fin de parcours d’un autre penseur révolté des années 80, l’Américain Herbert Marcuse, auteur de L’homme unidimensionnel, lorsqu’il s’était résolu à admettre que «seul l’art est révolutionnaire».

Au cours de ce chemin de traverse qu’emprunte l’auteur des Masques dans la redécouverte du monde sans la visière sectaire des années 70, il a vu venir le temps de ce «bel âge» que ressent «un homme allégé par les ans et poussé sur les bas-côtés… Soulagé de ses ambitions courtes comme des emportements sectaires, et jugé inutile…» C’est du reste le titre d’un petit livre (Le bel âge, Flammarion ; Collection Café Voltaire, 2013) où Régis Debray compulse des observations sur le temps, la vie et l’âge qu’il enrichit de belles citations glanées ici et là, et d’auteurs qui vont de Saint-Just à Rimbaud en passant par Aimé Césaire ou Charles Péguy. L’ensemble évoque peu ou prou, le temps qui passe, le jeunisme qui se prélasse («Un pays frileux et à l’âme vieillissante est-il condamné au culte de la jeunesse ?») et aux choses de l’esprit qui trépassent. Au cinquième chapitre qu’il a intitulé malicieusement : «Debout, les anciens de la terre», il a choisi comme épigraphe cette citation du poète russe et grand défenseur de la musique du mot, Ossip Mandelstam : «Le classicisme est l’art de la révolution»

C’est fou ce qu’une citation peut révéler sur le citateur. C’est d’ailleurs à cela qu’elle sert et si l’on s’en sert et à bon escient, c’est moins pour étaler sa culture que pour se cacher derrière. L’art de la citation est un exercice d’admiration, mais aussi une technique de camouflage. Mais c’est là un autre sujet. Alors restons dans le nôtre mais au pied des «sommets arides de l’intelligence», comme dirait le philosophe, pour citer un proverbe bien terre à terre celui là et plein de bon sens : «Incendiaire à vingt ans et pompier à quarante».