Un exercice d’admiration

«Une mine sucrée qui cache une ambition féroce appuyée sur une servilité héroïque». Lu quelque part, sous la plume de l’écrivain et critique Charles Dantzig, ce portrait dégoulinant d’épithètes et décrivant une personne pour le moins peu estimée.

Qui ne retrouverait pas ici les traits de telle ou telle personne rencontrée au travail ou quelque part sur le chemin de la vie ? On rêve souvent de trouver les mots justes pour le dire et la phrase qui donne le sens à ce qu’on veut dire. Ecrire pour décrire reste le seul moyen de le dire. Jamais, ni une photo ni une peinture, quelle qu’en soit l’authenticité de leur réalisme, ne sauraient plus que les mots et leur poids en restituer la véracité, la vraisemblance et l’autorité de la chose jugée.   

Maintenant, arrêtons-nous sur les trois traits de la description : la mine sucrée qui cache une ambition féroce et cette dernière s’appuyant sur une servilité héroïque. Ce portrait balzacien qu’on dirait tiré de la Comédie  humaine n’est pas loin de correspondre à celui que l’on prête à certains politiciens d’ici et d’ailleurs. La comédie (universelle) du pouvoir étant partout tout aussi humaine, à défaut d’être humaniste, restons plutôt chez nous puisque les dernières semaines nous ont donné à vivre une tranche de vie électorale aussi insipide que désolante. Le défilé de ceux et celles qui étaient en lice pour présider à nos destinées avait ce je ne sais quoi de déjà vu, déjà lu et entendu. Leur passage redondant et soporifique sur les ondes et à la télé sentait le moisi. Et puis il y avait le choix de ceux qui avaient le privilège d’accéder aux médias audiovisuels afin de nous convaincre par la voix, le charisme, la prestance et la justesse de leur propos. C’est un mauvais casting d’une mauvaise fiction où ni le scénario, ni l’originalité, ni la promesse n’étaient au rendez-vous. Sans compter qu’à nombre de ces candidats à la candidature s’appliquerait le descriptif du portrait esquissé par Dantzig et qui nous servit d’incipit à cette chronique. S’attendre après une telle exhibition de mocheté politique à ce que les foules se ruent sur les urnes pour aller voter est un signe d’aveuglement. Et l’on a vu, du reste, que plus de la moitié de l’électorat n’a même pas voté blanc, comme on aurait pu l’attendre ou même le souhaiter. Elle s’est abstenue parce que l’offre ne donnait pas envie. Dire cela n’est pas le propos désabusé d’un chroniqueur qui veut noircir le tableau, mais il est des vérités qu’il ne faudrait plus cacher ou travestir. Les Marocains ne méritent pas une large frange de la classe politique en général et nombre de ceux qui prétendent les représenter. Certes, c’est le même constat que l’on fait sous d’autres cieux où la pratique démocratique est ancienne et le niveau éducatif et civique élevé. On pointe de plus en plus, il est vrai, dans ces pays le fossé qui sépare l’élite politique et le peuple qui se sent de moins en moins représenté. En effet, tout cela fait débat et les responsables comme les élites politiques et intellectuelles en font état et s’en émeuvent. Mais comme excuse, ces pays ont pour eux  une solide expérience de l’exercice démocratique adossée à une longue histoire de la pratique et de la culture électorale. On pourrait de ce fait expliquer la fracture entre l’élite et le peuple ou entre les gouvernants et les gouvernés par l’usure, le temps qui passe et les voies et moyens de communication qui changent. Mais qu’en est-il d’une société où une élite qui, à peine son expérience démocratique entamée, se retrouve déjà en déphasage avec une large part des électeurs auxquels elle prétend s’adresser ? 

On ne naît pas bon démocrate, pas plus que l’on naît bon citoyen : on le devient. Mais pas avec n’importe qui et pas avec n’importe quoi. L’éducation à la pratique démocratique et à son réel exercice est un art basé sur la transmission. La transmission se fait d’abord par un exercice d’admiration et d’exemplarité. Ainsi, pour être aimé, il faudrait être aimable, et pour être admiré, admirable. C’est par cette voie que naissent, croissent et se transmettent  citoyenneté et culture démocratique. C’est le rôle, la mission et le devoir des élites, n’en déplaise à tous les populistes de tous poils à la «mine sucrée qui cache une ambition féroce appuyée sur une servilité héroïque» Or comment, dans quelle langue et usant de quels mots faut-il s’adresser au peuple dans toutes ses inégalités ? C’est là que réside l’art de gouverner, car gouverner est un art. A ce sujet, Jean-Jacques Rousseau qui a écrit tant de belles et justes choses sur cet art, (lui qui avait analysé le concept de l’inégalité dont celle devant la langue et donc le raisonnement) donne dans le Contrat social ce conseil avisé : «Les sages qui veulent parler au vulgaire leur langue au lieu du sien n’en sauraient être entendus. Or il y a mille sortes d’idées qu’il est impossible de traduire la langue du peuple».