Un été à  l’ombre du «marronnier»

Deux interrogations fondamentales taraudent
l’estivant quelles que soient son origine sociale
ou son extraction régionale : Où est-ce qu’on va
planter le parasol et qu’est-ce qu’on va manger ?
C’est de la réponse à  ces deux questionnements
quasiment ontologiques que dépend
le destin estival de l’homme sur
la plage dans la chaleur de l’été.

«Atteins à la suprême vacuité et maintiens-toi en quiétude.» Ce tao de Lao-tseu devrait figurer sur tous les porte-clés de ceux qui partent en vacances au mois d’août. Il pourrait les aider à rester zen tout au long de ces séjours hors de leur foyer. Ah les vacances ! Ce mot est déjà une de ces antinomies qui détournent de plus en plus  le langage des hommes.

Si par vacance on pourrait entendre  vacuité donc vide, disponibilité, voire oisiveté, il n’en est rien dans la réalité. Jamais le vacancier ne travaille et ne s’affaire autant que pendant cette période tant attendue. Faisons l’économie des tracas des préparatifs d’avant le départ en vacances d’une famille lambda et, grâce à une ellipse cinématographique, arrêtons-nous sur la première et mal nommée aire de repos de l’autoroute qui mène au Nord. On vous a déjà brossé, si l’on ose dire, l’état sale et inhospitalier de ces  bivouacs où la bonne bouffe et le bon café sont aussi rares que le bon service.

On ne reviendra pas sur le sujet qui relève, comme tant d’autres, des rapports que nous entretenons avec ce qu’on appelle la modernité : une autoroute construite selon les normes des pays les plus avancés (de même pour le prix au péage) jalonnée par quelques  zones dites de repos du type quart-monde. Les automobilistes de diverses catégories sociales, si l’on en juge par l’état, la marque et la densité démographique au centimètre carré dans le véhicule, laissent encore paraître  sur leur visage une semi-quiétude de vacancier en partance.

Arrivés à destination dans la torpeur de ce début d’après-midi caniculaire où le vent d’est tape sur les nerfs, les vacances commencent. Fini de rigoler, car être en vacances c’est tout un travail. Pour dormir, pour le dîner, le petit-déjeuner des enfants car rien n’est ouvert avant dix heures du matin, le nécessaire pour la plage et bien d’autres précautions à prendre au cas où… Et il y a toujours un cas où… Très vite, la zénitude du vacancier est mise à rude épreuve.
 
 
Il n’est que de voir l’humeur des estivants et la teneur de leurs discussions le soir venu, lorsqu’ils tombent sur une connaissance,  car on tombe toujours sur une connaissance lorsqu’on est en vacances, à moins que la connaissance vous tombe dessus. Et que fait le vacancier hier encore le visage plein de quiétude ? Il se plaint : qui des prix qui n’arrêtent pas de grimper, qui des voisins bruyants et de leurs enfants, lesquels ne se couchent jamais avant deux heures du matin ; d’autres encore, plus scientifiquement, de cette nouvelle espèce de moustiques mutants qui piquent jour et nuit tout en résistant à toutes sortes d’insecticides.

Deux interrogations fondamentales taraudent l’estivant quelles que soient son origine sociale ou son extraction régionale : Où est-ce qu’on va planter le parasol et qu’est-ce qu’on va manger ? C’est de la réponse à ces deux questionnements quasiment ontologiques que dépend le destin estival de l’homme sur la plage dans la chaleur de l’été. Il suffit de s’attabler à une terrasse de café, en arrière-plan et à distance respectueuse et objective de la plage, pour avoir une vue et une idée d’ensemble sur cette humanité industrieuse et dénudée qui s’affaire, s’agite et gigote tout  en croyant se reposer.

Au retour des vacances, à la veille de reprendre le travail que l’on avait fui pour une oisiveté tant attendue, toutes les discussions ne portent que sur les déboires et autres tracas endurés en période dite de repos. C’est maintenant presque une tradition de se plaindre de ses vacances et un snobisme de s’en vanter. On n’a jamais autant besoin de vacances, disait quelqu’un, que lorsqu’elles sont terminées. Mais il restera les photos sur lesquelles tout le monde exhibe le hâle et le sourire de circonstance. «Sans les photos de vacances, disait le jeune  romancier David Foenkinos (que l’on citera deux étés consécutifs pour cause de «marronnier»), on ne pourrait jamais prouver que l’on a été heureux.»

Du nouveau, cependant, cette année – si l’on ose parler de nouveauté à propos d’un sujet qui revient depuis quatorze siècles : la fin des vacances coïncide avec le début du Ramadan. Encore un «marronnier» en perspective pour tous les médias en terre d’Islam. Essayez donc d’innover en ce mois où nourritures terrestres et spirituelles sont englouties avec une appétence certaine pour les premières et une certaine exubérance pour les secondes. Bon Ramadan quand même et gardez le moral et, plus encore, le sourire !