Un écran opaque

Dans les sociétés arabes, la soumission à  la norme définie par le groupe est un impératif auquel toute non-conformité revêt l’allure d’une déviance. Cette chape de plomb sociale qui bride les faits et gestes de l’individu finit à  terme par l’étouffer. Il n’y a aucune surprise dès lors à  le voir rêver d’autres espaces, fussent-ils ceux du grand Satan.

Cette année 2007, ils ont été 378 000 Marocains à tenter leur chance à la loterie américaine. Existant depuis 1991, ce programme, qui s’adresse aux personnes originaires des pays ayant le plus bas taux d’immigration aux USA, offre la possibilité de décrocher un visa de résident permanent dans ce pays. Sur ces 378 000 postulants, 6 000 ont été sélectionnés par tirage au sort. Pour accéder à l’étape suivante, ces derniers durent débourser 755 dollars non remboursables en cas d’échec. En bout de course, seuls 2 200 heureux élus ont décroché le sésame magique, la fameuse Green card qui ouvre les portes de l’eldorado américain.

378 000 candidats, soit plus d’un Marocain sur cent à l’échelle de la population générale, c’est proprement impressionnant quand on y réfléchit. Depuis le 11-Septembre et la politique menée à la Maison Blanche par G.W. Bush, les U.S.A endossent comme jamais leur image de grand Satan aux yeux du monde arabe. Pourtant, c’est au cours de ces mêmes années que le Maroc en est venu à occuper le peloton de tête des pays présentant le plus de candidats au programme d’immigration sus-mentionné. On le retrouve en effet en quatrième position devant plusieurs dizaines de nations. Selon certaines études, 70% des jeunes Marocains – une autre statistique à donner le vertige – voudraient émigrer. Si partir coûte que coûte, s’extirper d’un environnement dont l’horizon leur semble irrémédiablement bouché, est le premier souhait de ces aspirants au départ, se rendre en Occident est le vœu ultime. En Europe bien sûr, qui est le continent le plus proche, mais aussi en Amérique. Ce lieu de tous les fantasmes, en même temps qu’il concentre les rancœurs, conserve une formidable force d’attraction. On touche là à un des paradoxes de notre société. Alors même qu’elle laisse pousser ses barbes, se drape avec pudibonderie sous des superpositions de voiles et donne ses voix à ceux dont le Coran tient lieu de programme, elle est prête, la première occasion venue – en témoigne cette ruée invraisemblable sur la loterie -, à rejoindre ces temples dits de la luxure et de la débauche que dénoncent à longueur de jour ses nouveaux apôtres.

Aussi, la question logique qui se pose est de savoir pourquoi on rêve en son sein d’Amérique malgré Bush et consorts et jamais d’Arabie Saoudite ou d’un quelconque autre pays musulman, aussi opulent soit-il. Certes, tout bon croyant n’a qu’une aspiration, faire son pèlerinage à la Mecque. Mais quand il revient à des désirs plus profanes, il est porté à regarder dans bien d’autres directions. Et si l’Amérique – le nom à lui seul dégage de la magie – conserve une telle aura, c’est parce que ce pays a réussi à se confondre dans les imaginaires avec une valeur aussi indispensable à l’être humain que l’air qu’il respire : la liberté. On peut rétorquer que ce n’est là qu’une image, que ce pays excelle au contraire dans l’art de déposséder les autres de ce bien si précieux, mais le respect de la liberté individuelle fonde le système américain et lui confère sa force.

On l’avait surnommé the naked guy. Il y a quelques années, à l’université californienne de Berkeley, un jeune homme décida d’aller nu en cours avec juste son sac sur le dos. Quand le temps se rafraîchit, il enfila un tee-shirt et continua à déambuler, les parties génitales à l’air. Au bout d’un moment, certains enseignants, embarrassés par ce comportement excentrique, lui demandèrent de se couvrir plus décemment. Il n’en fit rien. Cela lui valut un avertissement. Mais quand l’administration universitaire voulut aller plus avant dans la fermeté, le jeune homme put compter sur de nombreux soutiens, étudiants et non étudiants. Un «free naked protest» (mouvement pour la liberté de la nudité) s’organisa et ses appuis déambulèrent dans les rues de la ville, en tenue d’Adam eux aussi, au nom de la défense de la sacro-sainte «free speech» (liberté d’expression). Ce fait divers (Le Monde diplomatique, juillet 2007) a eu pour cadre une ville californienne où l’anticonformisme tient lieu de culture. Mais pour extrême qu’il soit, cet exemple montre jusqu’où le souci du respect de la liberté individuelle peut conduire. Les sociétés arabes se situent aux antipodes de ce type de culture. La soumission à la norme définie par le groupe est un impératif auquel toute non-conformité revêt l’allure d’une déviance. Malheur à celui qui ne joue pas la symphonie collective. Son exclusion est quasi automatique. Voyez simplement comment, même dans les milieux considérés comme les plus ouverts, on recourt avec un naturel confondant au mot «tapette» ou «pédéraste» pour parler d’un homosexuel. On pourrait citer mille exemples qui montrent combien la différence, si infime soit-elle, met à part quand elle ne prive pas des droits les plus élémentaires. Cette chape de plomb sociale qui bride les faits et gestes de l’individu finit à terme par l’étouffer. Il n’y a aucune surprise dès lors à le voir rêver d’autres espaces, fussent-ils ceux du grand Satan.

Tant que l’innovation sera comprise comme une hérésie et la liberté comme une dérive, nos horizons demeureront ce qu’ils sont : un écran opaque.