Un document ethnographique exceptionnel

il est intéressant de se demander pourquoi les homosexuels hommes soulèvent une telle ire au Maroc ? Que nous dit cette haine à  leur égard sur les refoulés de bon nombre d’hommes ? Parmi ceux qui les jugent et les condamnent au pilori, combien sont-ils ceux qui, d’une manière active ou passive, ont eu, à  un moment ou à  un autre de leur vie, des relations homosexuelles faute de pouvoir approcher des femmes ?

En début de semaine, plusieurs sites marocains se sont  fait l’écho d’un énième cas d’agression sexuelle sur un enfant. En accompagnement de l’information, mise en ligne, une vidéo prise sur le vif et montrant l’arrestation par des habitants du quartier du pédophile surpris en flagrant délit. Cette vidéo est proprement insoutenable. Non pas tant par ses images, floues et sombres, que par ce qu’elle donne à entendre. D’abord, il y a, à vous déchirer le cœur, les cris et les pleurs de la petite victime que l’on sent littéralement terrorisée. Par l’agression qu’elle vient de subir mais, en sus de celle-ci, par le comportement à son égard de ceux qui sont venus la délivrer et qui l’ont soumise, d’entrée de jeu, à des questions brutales, assénées en rafale. «Combien t’as-t-il donné… Est-ce qu’il t’a donné de l’argent… Pourquoi tu es venu ici ? Est-ce que c’est de force ou de ton plein

gré ?», a-t-il été demandé, sans ménagement aucun, au garçonnet, avant même de se préoccuper de son état psychique et physique. Comme si ce qu’il venait de vivre ne suffisait pas et qu’il fallait en plus lui imposer un interrogatoire ! Un aperçu grandeur nature de l’absence totale de doigté dont il peut être fait preuve à l’égard des victimes d’agressions sexuelles, fussent-elles des mineures ! Mais le plus scandaleux, le plus invraisemblable et le plus tristement parlant est ce qui vient ensuite, dans l’échange avec l’agresseur. Après s’être pris quelques gifles sur le moment même, l’homme a essayé d’amadouer ses voisins et de les dissuader d’appeler la police. Comment ? En s’excusant peut être, en jurant de ne plus recommencer et en invoquant des circonstances atténuantes ? Pensez-vous ! «Makayn walou» (il n’y a rien) l’entend-on avancer pour toute excuse et avec un aplomb sidérant. Et à cela, que va-t-il être répondu par  l’un des intervenants ? On entend : «Mais si au moins, cela avait été une fille …si au moins on t’avait trouvé avec une fille (sous entendu, on aurait fermé les yeux) … Puis ; «ouarak alla bent ya sahbi, aybna wahed («appuie» (!!!) sur une fille, mon ami, notre tare est la même). Et de répéter encore une fois : «Si on t’avait trouvé avec une fille… aybna wahed… mais un garçon…».

Cette vidéo est un document ethnographique exceptionnel. Elle consigne un moment de vérité rare qui en dit long sur le rapport aux femmes au sein de notre société et sur la frustration sexuelle latente qui habite les hommes et empoisonne celle-ci. Face à de tels propos exprimés spontanément et dans le feu de l’action, comment s’étonner du mépris et de la violence exercés sous des formes multiples à l’égard du genre féminin ? De la clémence des juges face aux violeurs, de leur dureté à l’égard des violées considérées a priori comme en partie coupables, du mariage des mineurs avec ces adolescentes livrées en pâture à des époux qui peuvent avoir deux fois ou trois leur âge…, tout apparait limpide à la lumière de pareils propos. «Aybna wahed», répétait l’auteur de ceux-ci, en un aveu époustouflant. En effet. Cette «tare» est une réalité qui explique beaucoup de choses et, surtout, se comprend. Elle se comprend car elle n’est autre que le fruit de tous ces interdits qui pèsent sur les sexes, les empêchant de développer des relations saines et équilibrées. On ne cesse d’essayer de comprendre pourquoi le monde arabo-musulman n’arrête pas de régresser et de se maintenir hors de l’histoire. Ne serait-il pas judicieux de questionner plus profondément cette frustration sexuelle qui le dévore et rejaillit sous des violences diverses, pas seulement à l’égard des femmes mais dans le rapport social d’une manière générale ? Sur ce plan, l’approche psychanalytique a peut être plus à apporter que les analyses purement politiques et économiques. A titre d’exemple et pour rester sur le registre du sexuel pur, il est intéressant de se demander pourquoi les homosexuels hommes soulèvent une telle ire au Maroc ? Que nous dit cette haine à leur égard sur les refoulés de bon nombre d’hommes ? Parmi ceux qui les jugent et les condamnent au pilori, combien sont-ils ceux qui, d’une manière active ou passive, ont eu, à un moment ou à un autre de leur vie, des relations homosexuelles faute de pouvoir approcher des femmes ? Tant qu’on n’aura pas déblayé de ce côté-ci de la demeure, il sera vain d’espérer en des horizons meilleurs.