Un conte au coin du feu

notre imaginaire est en friche parce que nous n’avons pas encore pris conscience de l’importance de raconter des histoires, produire de la fiction et de la culture en général.

«Le conte est né avec le feu. C’est en se rassemblant, la nuit, pour raconter qu’est née la communauté, la société». Ce rappel fait par le cinéaste et écrivain allemand de grand talent, Alexander Kluge, pour conclure un entretien accordé au Monde des Livres (8 avril 2016), résume en deux phrases l’histoire et le sens du conte et donc de la fiction. Proche de grands philosophes et artistes tels que Theodor W. Adorno, Deleuze et Fritz Lang entre autres, et de l’école de Francfort, Kluge a une vision de l’art et de la création qui ne distingue pas l’écrit de l’image. Il écrit, dit-il «avec les moyens du cinéma». Il serait donc par excellence pour les cinéastes, ce qu’on appelle ici chez nous, avec l’air suffisant du sachant, un homme qui fait un «cinéma d’auteur». Or que répond-il lorsqu’on lui demande justement ce qu’est un auteur ? «Une personne capable de travailler en équipe, en laissant la réalité s’immiscer à l’intérieur, en rendant son équipe poreuse, perméable à la réalité. Quand je suis complètement perméable, transparent comme un verre, alors je suis un bon auteur». C’est ce qu’on appelle un artiste qui sait de quoi il parle et parle de ce qu’il sait. Et ce qu’il sait se compose de ce qu’il a lu (il a beaucoup lu), de ce qu’il a vu et entendu. Assistant de Fritz Lang et proche de Adorno, il manie l’écrit et l’image pour dire la même réalité ; la sienne, certes, mais traversée par tout ce qu’il a ramassé et glané dans les livres, les films et les rencontres des philosophes et des artistes. Le poète, dit-il, est celui qui collecte : «Montaigne, Grimm, Gœthe, Diderot sont des collectionneurs».

Il est toujours utile et doux de rappeler que le conte est né avec le feu. Vérité première que seul un poète ou un artiste du récit redécouvre avec la joie naïve de la première découverte, ou la fascination inquiète de l’inventeur du feu. Comment s’appelle-t-il déjà cet homme primaire qui a entrechoqué, peut-être par hasard, deux morceaux de silex et ainsi fait jaillir l’étincelle qui a mis le feu dans deux bouts de bois dans la nuit des temps ? Nul ne le sait, car en ces temps immémoriaux et préhistoriques on ne déposait pas un brevet pour la moindre bricole inventée tout en rêvant de mirobolantes royalties. Toujours est-il que l’inventeur du feu a indirectement permis d’inventer le conte, lequel conte a fait naître la communauté et la société en général. Tout se tient donc selon le poète et les poètes ont toujours raison. Mais voilà qu’un jour, on inventa la radio et l’on s’est mis à raconter des histoires dedans. Cette nouvelle invention, collective elle, va se transformer en meuble plus ou moins luxueux, se substituer au conteur et réunir des familles lors de longues soirées pleines d’histoires et de fantasmagories. Déjà dans son pays l’Egypte, Najib Mahfoud, romancier et conteur des gens de peu, s’inquiétait en annonçant la mort du conteur et son remplacement par la Radio. Il n’eut pas tort, mais un peu plus tard, et dès les années 60, voilà que deux nouvelles inventions successives vont porter un coup fatal au conteur et à la sociabilité ou la collectivité dont parle Kluge et son feu rassemblant l’auditoire. Il s’agit du transistor et du téléviseur. Le premier qui va faire long feu (c’est le cas de le dire ou jamais) a introduit l’individualisation : on écoute seul et on ne partage plus rien ; le second a donné le coup de grâce au conteur, mais il a, dans le même temps, apporté d’autres histoires et d’autres moyens de les raconter, tout en s’inspirant des anciennes et en réinventant une autre magie qui sera développée sans cesse et déclinée sur d’autres supports de plus en plus sophistiqués. 

Aujourd’hui, alors que le feu est toujours là, dans la cheminée ou dans le «kanoune» (braséro), les canaux de diffusion se sont multipliés et les équipements aussi. Les contes sont partout et le conteur nulle part. Reste le contenu, celui que nous avons évoqué dans notre précédente chronique et dont la bataille fait rage dans les pays qui ont su le développer et en faire une marchandise, une richesse et un soft power. Notre imaginaire est en friche parce que nous n’avons pas encore pris conscience de l’importance de raconter des histoires, produire de la fiction et de la culture en général. Nous ne nous sommes pas donné les moyens de développer ces contenus afin de tisser plaisamment et avec profit (un profit politique, économique et social) notre récit national puisant dans notre propre imaginaire et dans notre propre profondeur historique. A trop tarder, nous serions condamnés à importer, comme nous le faisons dans plusieurs secteurs, les choses des autres, la vie des autres, les rêves des autres.