Un cocorico marocain à  Carthage

Quelques surprises, lors de ces Journées
carthaginoises comme celle de la première femme cinéaste saoudienne, Haïfaa Mansour, 31 ans,
auteur d’un court métrage intitulé «Ana oua al akhar». Paradoxal, dans un pays où la femme
n’est pas encore autorisée à conduire une bagnole.

Carthage An 20. Le Maroc
a fait bonne figure à l’occasion du vingtième anniversaire des journées ciné-matographiques de Carthage (JCC), organisées du 1er au 9 octobre à Tunis. Un Tanit d’or pour le long métrage de Mohamed Asli, A Casablanca les anges ne volent pas ; une mention spéciale décernée à La chambre noire de Hassan Benjelloun et le premier prix dans la section vidéo consacrée au long métrage pour Tanger, le rêve des brûleurs de Leila Kilani. Il y a eu aussi, tout au long des JCC, un excellent accueil pour les autres productions maro-caines par un public nombreux et enthousiaste. On peut parler d’un bon cru et les trompettes de la renommée ont claironné à juste titre dans la cité carthaginoise où
le cinéma marocain et, plus généralement, les nouvelles sur l’ouverture du paysage audiovisuel sont bien reçues. Comme est bien perçue également, à la fois par le public et les réalisateurs tunisiens, la chaîne marocaine 2M.
Après cet intermède patriotique amplement justifié et que les Français, forts en la matière, qualifient gentiment de «cocorico», il faut dire que les productions marocaines présentées ont été saluées surtout pour un aspect qui fait défaut au cinéma maghrébin d’aujourd’hui : filmer à hauteur du citoyen et adopter une approche sociale sans frilosité et sans complaisance. C’est en général ce que nombre de critiques et de spectateurs dans les salles ont souvent souligné au cours des discussions en coulisses et, pour certains, en aparté pour ne pas dire en cachette. Cette libre expression qui a son pendant, en plus amplifié, dans les médias, et notamment dans la presse, a de quoi séduire un public de cinéphiles arabes et maghrébins. Il faut peut-être écouter les conversations des uns et des autres sur place pour se rendre compte de la valeur de cette
libre expression afin de relati-
viser nombre de critiques et d’autoflagellations en vogue du côté de chez nous. Certes, il est toujours de bon ton de se sentir moins libre et reconnu chez soi, comme il est légitime de demander plus et davantage de droits et de respect de la dignité. Mais il est des comparaisons qui sont parfois raison et poussent quasiment à la satisfaction.
Mais soyons objectifs, il n’y avait pas que les films marocains dans ces JCC car on ne peut passer sous silence quelques productions de très bonne facture, telles cette belle narration filmée du jeune cinéaste égyptien, Oussama Fawzi, Bahibbi Cinéma (J’aime le cinéma). Déjà, avec un titre pareil, on annonce la couleur festive du thème et l’hommage rendu au cinéma à travers le regard acéré d’un enfant copte égyptien, élevé par un père bigot qui voue l’art, et notamment le septième, aux gémonies. Tout dans ce film respire l’innovation et la créativité qui font tant défaut
au cinéma arabe. Un thème provocateur adossé à une narration acidulée, racontée par un enfant de dix ans comme on mâche une douceur au citron. C’est si rare par ces temps d’agitation technologico- cinématographique, où l’expression cède la place, comme dirait l’autre, aux moyens et aux supports techniques. D’autres moments de bon cinéma ont ponctué ces Journées carthaginoises et quel-
ques surprises, comme celle de
la première femme cinéaste saoudienne qui a réalisé quelques courts métrages avec les difficultés que l’on peut imaginer. Il s’agit d’une cinéaste de 31 ans, Haïfaa Mansour, auteur d’un court métrage intitulé Ana oua al akhar («L’autre et moi»). Dans un pays où la femme n’est pas encore autorisée à conduire une bagnole, on laisse, paradoxalement, une jeune femme donner le premier coup de manivelle du tournage d’un film. Allez comprendre quelque chose à ce monde arabe qui tourne en rond ! Bienvenue donc à la première cinéaste saoudienne, une femme qui tourne dans le bon sens de l’histoire et qui a du mérite de faire du cinéma là où l’on attend encore le premier long métrage tourné par un homme. Et toc !
Enfin, pour rire et plus si affinités, citons Coluche évoquant Jane Birkin et son absence de poitrine alors qu’elle venait de jouer dans plusieurs films : «Elle est plate, et pourtant elle tourne.»